Akai ito
livre 1

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Chapitre 7

- Durant les réunions, tu ne cesses de mentir… Pourquoi ?

Megumi sentit le sang lui monter brutalement au visage. Elle resta quelques instants comme changée en statue.

Le regard de Daisuke la toisait, la sondait, la brûlait.

C’était comme s’il pouvait lire tous ses secrets les plus intimes.

Au bout d’un long moment, elle sortit de sa torpeur et cligna des yeux, la lèvre tremblante.

- Je… Mais…

Elle aurait voulu lui assurer qu’il faisait erreur. Qu’elle n’avait jamais menti.

Mais ce regard droit et intelligent faisait fondre sa détermination.

Il était évident que cet homme était plus que clairvoyant, alors il aurait été vain de lui jurer le contraire.

- Vous allez me dire que vous avez un genre… de pouvoir, maintenant ? Soupira-t-elle dans un rire sans joie. Et que vous pouvez lire dans les pensées ?

- Non, dit-il le regard ailleurs. Disons plutôt que j’ai du flair. Depuis l’enfance, j’ai toujours su déceler les mensonges…

Megumi fronça les sourcils d’un air intrigué.

Cela avait été très bref, mais elle était certaine d’avoir aperçu un éclat de tristesse dans ses yeux.

- Mais alors… Pourquoi n’avoir rien dit devant les autres ? demanda-t-elle à voix basse.

Daisuke croisa son regard et la dévisagea pendant un bref instant.

Il semblait réfléchir à la question.

- Honnêtement, je n’en sais rien, répondit-il enfin dans un soupir. J’ignore pourquoi j’ai gardé le silence…

Megumi déglutit et surveilla son expression d’un regard inquiet.

- Et… Vous comptez leur en parler ? souffla-t-elle.

Daisuke secoua doucement la tête, le visage pensif. Il y avait visiblement déjà beaucoup réfléchi.

- Qui es-tu ? demanda-t-il doucement, en posant son regard scrutateur sur elle, mais étonnement bienveillant malgré la situation.

Il ignorait tout d’elle. Il savait qu’elle avait menti sur toute la ligne…

Et pourtant, il ne lui témoignait ni animosité ni méfiance.

Pendant un instant, elle fut tentée de tout lui révéler, mais une petite voix lui somma de s’abstenir.

« Alors, moi c’est Megumi ! Une sorcière m’a donné une bille, soi-disant pour rencontrer le grand amour de ma vie et pouf, je me suis retrouvée dans votre monde comme par magie ! Dingue, non ? »

Qui croirait à une histoire pareille ?

Elle aurait été la première à en rire si une inconnue était tombée de nulle part pour lui narrer le même récit.

« Que puis-je faire ? »

Elle se mordilla la lèvre inférieure et baissa mollement la tête.

- Tu ne peux pas me le dire ? demanda-t-il doucement après un long silence.

- Je suis Megumi, souffla-t-elle d’une voix à peine audible. Juste Megumi… Je ne suis pas une espionne, et je ne travaille pour personne non plus...

Elle savait qu’elle était en train de jouer avec sa patience, mais que pouvait-elle dire d’autre ?

Daisuke la dévisagea pendant un temps qui lui parut interminable, puis il soupira et se détourna, comme pour prendre congé.

- Très bien, je me contenterai de cette information, pour le moment…

Surprise, elle leva des yeux ronds vers lui.

- Je pensais t’apporter ton petit déjeuner, mais tout compte fait, il est déjà tard, et mes hommes doivent déjà m’attendre pour patrouiller, réfléchit-il à voix haute. Je vais demander à ce que l’on te l’apporte dès que possible, alors tâche de tout finir, tu as mauvaise mine.

Megumi hocha distraitement la tête.

- Bien, j’y vais, alors. À plus tard, dit-il en quittant la pièce d’un pas tranquille.

Elle attendit qu’il referme la porte derrière lui, puis elle se laissa tomber sur sa pile de couvertures avec un profond soupir.

L’angoisse lui avait presque fait perdre le contrôle de ses jambes.

Elles tremblaient tellement…

Cet homme était… incroyable !

Elle n’avait pas d’autres mots.

Alors qu’elle était plus que douteuse…

Alors que tout était contre elle… Il avait choisi de la couvrir, et de ne rien révéler aux siens.

Quelle surprise !

« Lorsqu’il m’a demandée pourquoi j’avais menti, j’ai cru que mon cœur allait tomber par terre. » se dit-elle en appuyant sa main contre sa poitrine.

Même si ce n’était pas vraiment le cas, elle avait l’impression d’avoir gagné un allié.

« Et avec le commandant qui semble vouloir éviter de me condamner, c’est toujours une petite victoire de plus... »

Elle devait à tout prix gagner leur confiance, rester en vie, et trouver un moyen de fuir cet endroit.

Ce monde n’était pas le sien, elle n’avait rien à faire ici !

« Je vais tout faire pour retourner dans cette forêt, retrouver cette maudite bille et rentrer chez moi !»

Elle savait que retrouver un objet aussi petit dans une forêt n’allait pas être une tâche facile…

C’était même quasiment impossible, mais que pouvait-elle faire d’autre ?

Elle était coincée. Et cette bille était son unique porte de sortie.

- Eh, toi ?

Megumi sortit brusquement de ses pensées et se tourna vers la porte.

Kenji était debout, les bras croisés et le regard noir.

Elle ne l’avait même pas entendu entrer.

- Tiens, bouffe, râla-t-il en appuyant son pied contre un coin du plateau, qu’il avait manifestement posé sur le sol.

Megumi y posa un bref coup d’œil avant de lever un regard mauvais vers lui.

La prenait-il pour un animal de compagnie ?

Pourquoi lui présentait-il son plateau comme l’on présenterait une gamelle à un chien errant ?

Ce comportement la mettait hors d’elle.

- Bonjour, dit-elle d’une voix sarcastique.

- Ouais… Dépêche-toi de bouffer, j’ai pas le temps, la pressa-t-il en s’appuyant contre le mur.

Elle cligna des yeux.

- Euh, parce que tu vas me regarder ?

- Pas le choix ! Je dois te faire sortir dans les jardins après ! Pesta-t-il avec mauvaise humeur. Comme si j’avais que ça à faire !

« Je dois te faire sortir… Il me prend vraiment pour un chien lui ! » s’indigna-t-elle intérieurement.

- Hein ? Ah parce que c’est toi qui vas t’en charger ?!

- Ouais, et alors ? Ça te pose un problème ?

- Ah ça oui ! Pas qu’un peu !

Elle savait qu’elle devait être discrète et ne pas se faire trop remarquer, mais ce nabot commençait sérieusement à lui taper sur les nerfs.

- Pourquoi toi ? Personne d’autre ne peut s’en charger ? Râla-t-elle.

Kenji fronça des yeux d’un air outré.

- Tu te fous de ma gueule ?! C’est plutôt moi qui devrais m’en plaindre ! s’énerva-t-il. Mais Daisuke me l’a demandé, je n’ai pas le choix ! Alors dépêche-toi de bouffer et on y va !

- Par pitié, demande à quelqu’un de te remplacer, parce que j’ai vraiment besoin de sortir, mais pas avec toi. Je préférais encore rester enfermée jusqu’à la fin de mes jours, soupira-t-elle en se détournant.

- Espèce de sale… pesta-t-il entre ses dents, le sourcil tremblotant. Tu veux crever ou quoi ?!

- Que se passe-t-il ici ? retentit soudain une voix si glaciale que Megumi en eut un frisson dans le dos.

C’était Eisuke. Il posa à peine son regard distant et froid sur elle, avant de se tourner vers Kenji.

- C’est elle, là ! Je lui apporte à bouffer avant de la faire sortir, et elle fait des manières !

- Ça ne s’est pas du tout passé comme ça ! s'énerva-t-elle à son tour en se levant d’un bond. Il a posé son gros pied sale sur mon plateau et parle de me faire sortir comme si j’étais un chien !

- Qui a de gros pieds ?! s’indigna-t-il en rougissant de rage.

- Silence, soupira Eisuke avec lassitude, tout ceci est ridicule.

- Je confirme ! La garder est ridicule ! Tuons-la, qu’on en finisse ! s’écria-t-il avec entrain.

Eisuke leva brièvement les yeux au plafond.

- Bon, Kenji, va patrouiller à ma place avec nos hommes, dit-il d’une voix calme mais lasse.

- Hein ? Et Elle ? s’étonna Kenji.

- Je m’en charge, répondit-il avec une légère impatience dans la voix.

Son visage était indéchiffrable, mais même un aveugle aurait compris à quel point cette tâche l’ennuyait d’avance.

- Merci, tu me sauves… Enfin, tu la sauves, plutôt ! rectifia-t-il en quittant la pièce, une minute de plus et je la descendais moi-même !

Megumi le suivit de son regard furieux en se mordant la langue pour ne pas répondre à ses provocations.

« Mais avec cette tête à claque, c’est devenu compliqué de se contenir ! »

Pourtant elle allait devoir faire un effort, d’autant plus que le vice-commandant était là, et qu’il la toisait de son regard hautain.

La jeune lycéenne évita instinctivement son regard et rentra sa tête dans ses épaules.

Quelle était donc cette aura hostile ? Elle se sentait écrasée…

- Je te laisse un instant pour déjeuner, et je reviendrai afin que tu puisses prendre un peu l’air, annonça-t-il d’une voix âpre.

- Euh, oui, merci, répondit-elle d’une toute petite voix.

Sa présence, son charisme et sa froideur était telle que la jeune lycéenne se sentait minuscule à côté de lui.

Il détourna son regard acéré d’elle, puis il ferma la porte de la chambre, la laissant enfin seule.

Megumi réalisa seulement à cet instant qu’elle s’était retenue de respirer. Elle poussa un soupir de soulagement et tapota machinalement sa main contre son cœur qui battait à tout rompre.

« Ce type fiche vraiment les jetons... » songea-t-elle.

Au bout d’un instant, elle se décida à saisir son plateau et à prendre son petit déjeuner.

Il lui avait coupé l’appétit, mais en imaginant quel genre de réaction il aurait en découvrant qu’elle n’avait pas touché à son plateau, elle en eut des frissons dans le dos...

« Brrr, en fait, je ne veux même pas l’imaginer » se dit-elle en commençant par le riz.

Elle engloutit ensuite les étranges fruits disposés autour de l’assiette et songea à la balade qui allait suivre.

« Mon Dieu… Je vais me retrouver seule, en tête à tête avec… lui ? » réalisa-t-elle avec effroi.

Elle s’imagina marcher à ses côtés, dans le silence le plus total, et cela l’angoissa désespérément.

« Finalement, j’aurais préféré y aller avec le nabot... »

 

* * *

 

Megumi était si tendue aux côtés d’Eisuke qu’elle profita à peine de la sensation de fraîcheur contre ses joues.

Elle n’était pas sortie depuis des jours, et pourtant, elle souhaitait déjà plus que tout au monde se barricader de nouveau dans sa chambre.

« Mon Dieu et nous n’en sommes qu’à la porte d’entrée ... »

- Enfile ces sandales, dit-il avec un mouvement du menton.

Megumi baissa les yeux et les saisit avec hésitation, en hochant timidement la tête.

Le sol en bois continuait en extérieur depuis la maison, sur une longueur de quelques mètres, et s’arrêtait devant un petit chemin caillouteux, au milieu d’un gigantesque jardin.

Elle marcha jusqu’à la limite de la maison et enfila les sandales avant de le rejoindre sur le chemin.

- Es-tu prête ?

- Euh… Oui ! s’exclama-t-elle en se redressant d’un bond.

Il se détourna et commença à marcher, alors elle s’empressa de le suivre, les mains timidement jointes devant elle.

Très vite, le silence entre eux rendit l’atmosphère pesante. Elle tripota ses manches en faisant mine de regarder la pelouse.

Son regard droit et sérieux, ses sourcils froncés, sa haute stature… Tout chez lui la mettait mal à l’aise.

Le temps s’écoulait au ralenti, accentuant davantage son malaise.

« Mon Dieu, je n’en peux plus… »

- Euh… C’est gentil à vous de m’avoir permis de sortir un peu. J’en avais besoin, dit-elle avec un sourire pour sortir de ce terrible malaise.

Eisuke ne lui accorda pas un regard, et un silence de mort lui répondit.

- Ok..., marmonna-t-elle, tout bas. Bonjour le vent...

Elle fit la moue et accéléra le pas pour rester à son niveau.

Il marchait si vite...

« Bon, j’ai bien compris que ce n’était pas un grand bavard, mais tout de même... »

Soudain, son regard s’arrêta sur une variété de fleurs orange étranges qu’elle n’avait jamais vue auparavant.

Les pétales étaient excentriques mais raffinés et joliment décolorés aux extrémités.

- Waouh… souffla-t-elle, sincèrement émerveillée.

Ce fut seulement à cet instant qu’elle réalisa qu’ils étaient en train de traverser un véritable jardin botanique. Des fleurs de toutes les sortes et de toutes les couleurs habillaient l’allée, embaumant l’air d’un parfum sucré.

- C’est magnifique… soupira-t-elle en s’approchant d’une très belle fleur rose aux larges pétales teintées de jaune.

Elle s’accroupit devant elle et la huma en évitant de la toucher.

Elle dégageait un très agréable parfum de miel et de girofle.

« Ces fleurs n’ont vraiment rien à voir avec celles de mon monde… On dirait un jardin de fée ».

Soudain, en réalisant qu’elle s’était arrêtée sans demander la permission, elle chercha précipitamment Eisuke des yeux, en pensant croiser son regard sombre et agacé, mais à sa grande surprise, il se contentait de l’attendre, sans rien dire, en fixant un point devant lui.

Elle se racla la gorge et tenta un sourire, mais elle était si crispée qu’elle ne fit que grimacer.

- Euh… Quel est le nom de cette fleur ?

Eisuke la regarda du coin de l’œil, et la jeune fille sentit ses mains devenir soudain très moites.

Elle s’attendait à le voir l’ignorer de nouveau, mais après un soupir, il lui apprit d’une voix toujours aussi froide :

- C’est une Orlohkastulite de Ghysterione.

Megumi haussa les sourcils et ne put s’empêcher d’éclater de rire.

- Eh bien ! Comment peut-on donner un nom aussi pourri à une fleur aussi jolie ?! Je ne sais pas qui est le ringard qui a décidé de l’appeler comme ça, mais je pourrais lui recommander d’autres noms un peu mieux ! Ha ha ha ! Cela dit, n’importe quoi serait mieux que ça ! Ha ha ha, mon Dieu, on dirait une insulte !

Son rire s’étouffa dans sa gorge lorsqu’elle le vit fermer les yeux avec impatience, le sourcil tremblotant de contrariété.

- Ceci est une fleur que j’ai moi-même créée...lâcha-t-il entre ses dents. Et c’est moi, le « ringard » qui lui ai choisi ce nom...

Silence.

Megumi se figea sur place et le regarda avec de grands yeux choqués avant de s’empresser de se reprendre en agitant les mains :

- Oh mais quand on y pense, c’est vrai que ça fait un peu bizarre au début, mais en réalité, ça sonne super bien ! Vraiment ! Une orlokastaturilite de Ghystionie ! Quelle merveille ! Un nom parfait pour une fleur parfaite !

- Silence et avance ! Pesta-t-il en se détournant pour continuer à marcher le long du chemin.

Megumi grimaça en se maudissant pour sa boulette, puis elle s’empressa de le rejoindre en courant le long du chemin.

« Raaah, bon sang, j’ai encore raté une occasion de me taire, moi... ».

« Qu’est-ce qui m’a pris de dire ça ? Franchement... ».

Le silence était revenu entre eux, mais était devenu bien plus pesant par sa faute. La jeune femme ne savait plus où se mettre.

- Je suis désolée, je ne voulais pas vous vexer, mais vraiment, je le redis, ce nom est super génia…

- C’est un ordre : silence ! La coupa-t-il d’une voix calme mais sans appel.

Megumi ravala ses mots et se mordilla nerveusement la lèvre en pestant intérieurement contre elle-même.

« Moi qui voulais me faire accepter pour faciliter ma fuite, c’est raté ... » pleura-t-elle intérieurement.

« Enfin… ma fuite, en supposant que ce soit possible... ». 

Megumi leva les yeux et observa discrètement les murs qui entouraient le domaine. Elle savait que derrière la porte principale se trouvait le début de la forêt, mais qu’en était-il du côté opposé ?

Un portail bien plus petit les séparait de ce qui avait l’air d’être une ville.

Le passage était ouvert afin de permettre aux soldats d’entrer et de sortir à leur guise, mais il restait étroitement surveillé.

« Fuir par l’une des portes n’est pas une bonne idée ».

« Je vais devoir passer, soit par le mur, qui est incroyablement haut… Soit par un autre passage ».

Peut-être que si elle cherchait bien, elle pourrait trouver des passages secrets dans le domaine.

Un peu comme pendant les sièges des séries historiques qu’elle avait dues visionner pour un travail scolaire.

« Mais bon, pour cela, il faudrait que je puisse me balader dans cette maison librement et ça ne sera pas demain la veille... ».

« Non, il me faut un autre plan... ».

- Eisuke kun ? Fit soudain une voix froide mais teintée de malice.

Megumi sentit aussitôt son cœur cogner contre sa poitrine en devinant à qui cette voix si particulière appartenait.

Le vice-commandant se tourna et posa un regard lourd mais néanmoins intrigué vers l’homme qui les rejoignait d’un pas léger.

Elle ne l’avait même pas encore vu que le sang lui montait déjà au crâne.

Megumi déglutit difficilement pour se donner du courage, puis elle se tourna et prit sur elle afin de garder un air impassible.

Mais à l’instant où elle posa les yeux sur son visage au sourire maléfique, la jeune femme sentit son cœur imploser.

Aussi puissamment et violent qu’un coup de tonnerre…

« Bon sang… Mais pourquoi ça me le fait à chaque fois ?! » paniqua-t-elle intérieurement en le fuyant du regard.

- Oui, Hayate ? Demanda Eisuke d’une voix neutre.

- N’étais-tu pas censé patrouiller, ce matin ? Tu commences déjà à déléguer tes tâches aux plus jeunes pour éviter de te fatiguer ? S’amusa-t-il.

Megumi haussa les sourcils, un peu surprise, et leva les yeux vers Eisuke qui le toisait en se contenant manifestement pour ne pas entrer dans son jeu.

- Kenji était chargé de s’occuper de la prisonnière, mais à cause de quelques éclats de voix, j’ai pris la décision d’échanger nos tâches, lui expliqua-t-il avec patience.

- Une tâche ? Ricana Hayate, les mains nonchalamment nichées dans ses manches. À te regarder, tu avais plutôt l’air de passer du bon temps, non ?

Il avait lâché ces mots avec légèreté en jetant un regard rieur vers Megumi.

- Je vous ai vus flirter au milieu des fleurs, depuis la cuisine, s’amusa-t-il.

Eisuke sursauta et devint soudain si rouge que Megumi se sentit aussi embarrassée que lui.

« Ah, ils connaissent ce mot ? » s’étonna-t-elle intérieurement.

- Quelle vulgarité ! Je ne flirtais pas du tout. Je lui faisais prendre l’air et elle s’est arrêtée pour regarder les fleurs ! Rien de plus ! Pesta-t-il, les lèvres tremblotantes de colère et de honte.

- Ha ha ha, mon petit Eisuke ! Toujours aussi premier degré ! S’esclaffa Hayate. Respire, voyons, je te taquinais...

Eisuke était visiblement au bord de l’explosion, et Megumi comprenait sa colère…

Hayate était particulièrement agaçant, pour ne pas changer.

- Que veux-tu, Hayate ? Grinça finalement le vice-commandant entre ses dents, les poings serrés.

- Ah, tu fais bien de me le demander, j’avais presque oublié. Le commandant te demande. À priori, Kenji aurait trouvé son nom sur le registre, ce matin.

« … H… HEIN ?! »

Megumi sursauta et leva de grands yeux surpris vers Hayate, qui avait prononcé ces mots avec son flegme habituel.

Avait-elle bien entendu ?

Son nom figurait sur le registre ?

- Vraiment ? S’étonna Eisuke, les sourcils froncés. En es-tu certain ?

Hayate haussa les épaules, comme s’il ne s’était pas suffisamment intéressé à cette affaire pour lui répondre avec certitude.

- En tout cas, il te demande, dit-il.

Le vice-commandant jeta un rapide regard vers Megumi avant de se diriger vers le domaine au pas de course.

- Raccompagne-la jusqu’à sa chambre et assure-toi que ses deux portes soient surveillées ! Ordonna-t-il.

Megumi roula des yeux affolés et leva une main vers Eisuke par réflexe en retenant son souffle.

« Non ! Attendez... Ne me laissez pas seule avec... lui ! » s’affola-t-elle, le cœur paniqué comme jamais.

- Compte sur moi, Eisuke-kun ! chantonna Hayate dans son dos, de sa voix dangereusement espiègle.

Elle tressaillit et grimaça en évitant soigneusement de regarder vers celui qui allait assurément la tourmenter de nouveau…

« Bon sang… Il ne manquait plus que ça ! »

Megumi se racla la gorge et joignit maladroitement ses mains derrière son dos, le regard fuyant.

- Euh... hum, bon et bien, allons-y alors... marmonna-t-elle en se tournant vers le chemin.

- Où donc ?

Surprise, Megumi lui jeta un regard interrogateur.

- Eh bien... Dans ma chambre, non ?

Le sourire facétieux d’Hayate s’accentua.

- Tu es bien pressée, Megu chan… Tu en as vraiment envie ?

Silence.

Megumi comprit vite à son regard rieur à quoi le jeune homme pensait.

Elle rougit jusqu’à la racine des cheveux et se mit à bégayer :

- Mais...Qu’est-ce que… À quoi est-ce que vous pensez ?! Je ne parlais pas de...

- Je ne suis pas contre, ne te vexe pas… Mais, je dois t’avouer que je ne suis pas trop d’humeur, ce matin. Je préférerais me promener, l’interrompit-il d’un ton léger en lui tournant le dos.

Megumi cligna des yeux avec indignation, les pieds toujours fixés au sol, alors il se tourna vers elle en souriant avec insouciance.

- Allons, ne sois pas si déçue, je t’ai dit que je n’étais pas contre… dit-il avant de reprendre la marche, l’air amusé. Mais pas maintenant...

Megumi plissa les yeux, la lèvre et le sourcil secoués d’exaspération, puis, elle se retint juste à temps d’exploser, et lâcha un profond soupir pour se calmer.

« N’entre pas dans son jeu... »

« Reste calme... »

Elle joignit les mains devant elle, en inspirant une nouvelle fois, puis elle marcha à sa suite, d’un pas traînant.

« Bon sang, quel type… agaçant ! »

« Une vraie tête à claque ! Pire que l’autre nabot ! »

Megumi pesta intérieurement et essuya discrètement ses mains moites contre ses manches.

Elle prenait garde à bien laisser un espace de sécurité entre eux tandis qu’ils s’avançaient à travers les jardins.

Ils étaient si isolés de la maison que personne ne les remarquerait s’il tentait quoi que ce soit…

Elle déglutit difficilement et leva un regard discret et méfiant vers lui.

Le jeune homme leva légèrement le visage vers le ciel, et ferma les yeux tandis qu’une légère brise caressait ses cheveux.

Il semblait calme et apaisé.

C’était la première fois qu’elle voyait ce genre d’expression sur son visage.

Elle rougit et détourna vivement les yeux en se mordillant les lèvres.

Son cœur battait de nouveau comme un fou.

Elle ferma les yeux avec lassitude.

« Bon sang... »

- Ah ! Regarde Megu chan, c’est mon arbre préféré, annonça-t-il soudain en s’arrêtant devant un genre de cerisier en fleur aussi massif qu’une maison.

Ce fut seulement à cet instant qu’elle remarqua la façon dont il l’appelait.

Elle se tourna vers lui en clignant des yeux d’un air outré.

- « Megu chan » ? On se donne des petits noms maintenant ?

- Ça ne te plaît pas ? Lui dit-il, rieur avant de s’asseoir au pied du cerisier.

Megumi le toisa du coin de l’œil et recula d’un pas par précaution.

« Déjà que j’ai du mal avec l’idée que tout le monde m’appelle Megumi, alors si lui, il commence à me donner en plus des petits noms... »

- Je croyais que vous vouliez vous promener.

- Allons, ne sois pas si formelle. Je ne dois pas être beaucoup plus âgé que toi. Tu peux me tutoyer.

La jeune femme fronça du nez et recula de nouveau d’un pas.

- Quoi ? S’amusa-t-il.

- Je croyais que vous vouliez vous promener, répéta-t-elle d’une voix soupçonneuse.

Hayate pouffa de rire et tapota la place vide à côté de lui.

- Allez, respire un peu et arrête d’être sur la défensive, je ne compte pas te taquiner dès le matin.

- Pourtant, vous avez déjà commencé…

- Le tutoiement Megu chan, la reprit-il avec un sourire.

Elle fronça les yeux, le regard noir, tandis qu’il lui faisait de nouveau signe de s’asseoir.

La jeune femme hésita pendant un bon moment, puis, après un énième soupir d’exaspération, elle prit place à ses côtés, en veillant à garder un espace de sécurité.

- N’aie pas peur, je ne vais pas te manger, ajouta-t-il d’une voix tranquille. Enfin, pour l’instant…

Megumi rougit de plus belle et s’éloigna de quelques millimètres supplémentaires, le regard contrarié.

« S’il croit réussir à me troubler, c’est raté ! Cette fois, je ne me laisserai pas avoir !»

Le souvenir de la chambre lui revint brusquement en mémoire, ce qui intensifia son embarras.

Il avait été si près d’elle…

Elle secoua la tête pour ne plus y penser, et s’efforça de fixer les jardins… avant de regarder de nouveau vers Hayate du coin de l’œil.

C’était plus fort qu’elle.

Elle ne pouvait s’en empêcher.

Quelque chose chez lui attirait désespérément son regard. Mais quoi ?

Était-ce son nez, droit et parfaitement dessiné ? Ses cheveux trop longs qui lui retombaient sur la nuque ?

Ses lèvres menaçantes et malicieuses ?

Sa voix taquine, et légèrement rauque ?

Lorsqu’elle réalisa soudain qu’elle s’était perdue dans la contemplation de sa clavicule, elle s’empressa de détourner les yeux en rougissant jusqu’à la racine des cheveux.

Une chaleur intense lui recouvrait la poitrine, tandis que son cœur battait à tout rompre…

« Bon sang... »

« Qu’est-ce qui m’arrive ? »

Elle appuya son menton contre ses genoux, et lui jeta un discret regard en coin pour tenter de déchiffrer ses propres réactions.

Peut-être était-ce l’un des effets secondaires du « voyage entre les mondes ».

Ses premières réactions avaient eu lieu alors qu’elle venait d’arriver, c’était donc fort possible.

« Depuis combien de jours suis-je ici d’ailleurs ? »

La jeune lycéenne eut soudain une pensée pour son petit ami, Motoharu, et s’empressa de chasser l’image de son sourire affectueux, avec un soupir las.

« Ce traître...Qu’il reste où il est ! »

Après toutes ces aventures, elle n’avait même pas pris le temps de réellement pleurer sa première peine de cœur.

Ce qui n’était pas plus mal, ce type ne méritait aucune larme et elle n’avait pas la moindre intention de continuer de penser à lui.

« Et de toute façon, je suis bloquée dans ce monde, alors je ne risque pas de le revoir... »

Elle soupira de nouveau en passant la main sur son visage.

« Il faut absolument que je retrouve cette bille... »

La sorcière lui avait bien spécifié qu’elle avait un mois pour changer d’avis et revenir dans son monde, elle ne devait donc pas traîner.

Elle devait tenter de fuir le domaine, mais il était bien trop gardé.

La jeune femme leva les yeux vers le ciel et sa gorge se noua tandis que le visage de sa mère se dessinait dans son esprit.

« Je me demande si elle s’est rendu compte de mon absence... »

Le lycée avait dû la contacter.

Était-elle inquiète ? Était-elle rentrée en catastrophe en apprenant sa disparition ?

Soudain, elle sentit sur sa joue, un index caressant, dont elle n’avait pas vu l’approche.

Elle se figea, les yeux ronds, le visage écarlate comme jamais, et le cœur sur le point d’exploser.

« Qu… Qu’est-ce qu’il… ?! »

Elle sentait ses yeux verts sur elle.

Elle aurait voulu l’affronter du regard, mais elle s’en sentait complètement incapable.

C’était comme si une étrange force supérieure s’était emparée de son corps, et qu’elle ne parvenait plus à en reprendre le contrôle.

La main d’Hayate descendit doucement, frôlant sa mâchoire, puis il saisit une mèche de ses cheveux, qu’il laissa glisser le long de ses doigts.

- Je te mets mal à l’aise ? La tourmenta-t-il d’une voix douce, en tirant légèrement sur la mèche.

« Non, rien qu’un peu ! » Hurla-t-elle intérieurement.

- Je comprends… C’est souvent l’effet que je fais.

Megumi revint brusquement sur terre.

Elle lui jeta un regard à la fois blasé et furieux avant de récupérer ses cheveux d’un geste vif.

Il sourit, visiblement amusé, et appuya ses coudes contre ses genoux, sans la lâcher de son regard inquisiteur.

« Bon sang, mais va-t-il cesser de me regarder ?! » s’affola-t-elle.

- Tu m’as l’air bien triste … Continua-t-il à voix basse.

Megumi fronça les sourcils et baissa les yeux vers la pelouse en se mordillant nerveusement la lèvre.

- Pas du tout ! Pourquoi le serai-je ?

Le sourire intimidant du jeune homme s’intensifia.

- C’est à toi de me le dire, Megu chan…

Elle tourna son regard intrigué vers lui, et le regretta aussitôt.

Il la dévisageait avec intensité, comme pour tenter de lire dans ses pensées.

Son visage était si près du sien...

- Tu l’es, n’est-ce pas ?

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