Akai ito
livre 1

couverture - Copie_edited.jpg

Chapitre 17

Megumi avait à peine réussi à somnoler.

Après sa nuit blanche avec Hayate, et cette attaque nocturne, elle avait accumulé bien trop de fatigue. Elle était si épuisée...

Mais elle avait beau fermer les yeux, elle ne parvenait pas à s'endormir, alors elle finit par se lever, frustrée, avant d'ouvrir la porte menant au jardin. Elle resta sur le seuil pendant un moment, appuyée contre le mur. L'air frais lui fit un bien fou, mais pas assez pour faire disparaître ce malaise qui lui nouait le ventre depuis l'attaque.

Quelle histoire ! Tout ceci lui avait fait prendre conscience que ce monde n'était vraiment pas le sien, et qu'elle devait vite rentrer chez elle.

Loin de cet endroit, loin du danger...

Soudain, l'image du visage d'Hayate se dessina dans son esprit, sans crier gare, et elle secoua vivement la tête pour l'effacer.

« Rah, bon sang ! » pesta-t-elle intérieurement.

Elle en avait assez. Elle haïssait ce type.

Il la répugnait, alors pourquoi pensait-elle sans arrêt à lui ?

« La fatigue. Ça doit être la fatigue... »

- Megumi...

Elle sortit de ses pensées, et se tourna vers Daisuke qui s'avançait vers elle, en boitant légèrement.

- Bonjour, dit-il en lui souriant doucement.

- Ah ! Bonjour... Comment te sens-tu ?

Il haussa les épaules.

- Je m'en sors bien... Le plus blessé d'entre nous, c'est Kenji. Il est couché, maintenant...

Megumi tressaillit et eut la surprise de se sentir sincèrement inquiète pour ce nabot.

Mais pourquoi ? Il n'y avait aucune raison.

Elle n'avait pas à s'inquiéter pour qui que ce soit ici ! Ce n'était pas son monde, et elle allait bientôt rentrer chez elle.

Elle se répétait mentalement ces mots plusieurs fois pour ne pas l'oublier.

- Comment va-t-il ? demanda-t-elle en essayant de paraître neutre.

- Eh bien... il a été blessé à la jambe. Le sans nom lui a aussi ouvert le ventre, mais... ce n'était pas si profond que ça. Il va s'en sortir.

Elle hocha la tête, doublement surprise en sentant le soulagement décontracter ses épaules.

« Tout ceci ne me concerne pas. Ce n'est pas ma vie. Tout ceci ne me concerne pas. Ce n'est pas ma vie... »

- Ce type, hier... souffla-t-elle, je n'avais jamais vu quelqu'un d'aussi...

- Monstrueux ? Termina-t-il avec un sourire faux.

Elle hocha la tête, un peu troublée. Elle n'avait jamais vu Daisuke sans son masque d'aîné calme et serein.

- Pourquoi... n'avez-vous rien tenté pour le combattre ? Je veux dire, avec un bon plan, à vous tous, vous auriez pu l'avoir...

Daisuke eut un sourire désabusé.

- Nous avons déjà essayé, une fois... lui révéla-t-il à voix basse. Eisuke a failli y perdre la vie... Et moi aussi d'ailleurs. Depuis, nous essayons de garder nos distances..., mais hier, il nous a tous pris au dépourvu... Personne ne s'attendait à le voir.

Il contracta sa mâchoire et Megumi peina à croire ce qu'elle voyait.

Daisuke, qui ne semblait craindre personne, avait la main tremblante...

Était-ce la peur, la colère ou la honte qui le bouleversait ainsi ?

Mais très vite, il se reprit et leva un visage souriant vers la jeune femme.

- Bref, il doit déjà être loin à l'heure qu'il est, n'y pensons plus... Je m'apprêtais à rejoindre mes hommes. Ils réparent le portail, veux-tu venir ?

- Ah ? Oui, avec plaisir, accepta-t-elle, j'ai besoin de marcher un peu...

Ils sortirent de la maison et décidèrent de passer par le long jardin qui était bien plus agréable que le chemin en graviers.

- Tu devrais peut-être... éviter de bouger, aujourd'hui, non ? Hésita-t-elle en jetant un regard à la dérobée vers la jambe blessée du capitaine.

Il la regarda en souriant avant de reporter son regard devant lui.

- Tu ne le sais pas encore, mais je suis incapable de rester alité, toute une journée. Je deviens vite fou entre quatre murs.

- Ah bon ? S'étonna-t-elle. Toi qui es si raisonnable ?

Il rit.

- Et surtout... Toi qui m'as sermonnée pendant toute ma convalescence pour que je reste sagement couchée !

Il rit de plus belle avant de lui offrir un sourire désolé.

- Je ne suis pas parfait.

- J'en étais pourtant certaine. Quelle déception !

Ils échangèrent un regard rieur, et Daisuke reprit aussitôt son air sérieux en arrivant au portail.

Cinq de ses hommes étaient visiblement occupés à le réparer.

- Alors ? S'enquit-il.

Aku se tourna vers eux et fit un petit sourire pour saluer Megumi avant de s'incliner devant Daisuke.

- Capitaine, nous venons de faire le tour du système de verrouillage.

- Bien, et donc ? Sera-t-il réparé rapidement ?

Il échangea aussitôt un regard gêné avec ses camarades.

- Que se passe-t-il ? S'enquit Daisuke.

- Eh bien... Je ne suis pas sûr, il me faudrait l'avis de Kei, mais... il semblerait que le système soit intact.

- Intact ? S'étonna Daisuke. Que veux-tu dire ?

Aki échangea un regard sérieux et frustré avec son capitaine.

- Qu’il semblerait que les hommes d'Akiyama soient entrés, sans avoir eu besoin de forcer le verrou... lui révéla-t-il.

- Pardon ? Comment est-ce poss... ?

Daisuke s'arrêta net et posa un regard un peu inquiet sur Megumi, comme s'il s'était soudain souvenu de sa présence.

- Bref, nous en reparlerons après, dit-il en souriant.

Megumi fronça les sourcils et baissa les yeux, embarrassée.

« C'était quoi, ça ? »

« J'espère qu'il ne pense pas que c'est moi... »

- Je vais en discuter avec le commandant. Tu ne l'aurais pas vu d'ailleurs ?

- Il est du côté de la cour, capitaine, lui répondit-il.

Daisuke se tourna, Megumi suivit son regard, et son souffle se coupa net en voyant Akihoshi parler au loin avec Hayate. Elle avait à peine reconnu sa silhouette et la forme de son chignon que son cœur s’était déjà emballé comme un fou.

Il tenait un sac contre son épaule, et fixait sombrement le vide tandis qu'Akihoshi lui parlait doucement, une expression triste sur le visage.

Megumi s’empressa de détourner les yeux, puis comme hypnotisée, ses yeux le cherchèrent de nouveau.

« Bon sang, ce n'est pas vrai... ! »

- Depuis quand est-il rentré ? S'enquit Daisuke.

Le capitaine gardait une expression neutre, mais Megumi pouvait sentir son irritation.

Hayate avait, après tout, brillé par son absence, la nuit dernière, au moment où ses camarades avaient eu besoin de lui.

La jeune fille secoua vivement la tête tandis que des questions idiotes lui venaient.

« Où était-il ? Avec qui ? Pourquoi ? »

- Ils discutent depuis un moment, maintenant, fit Aku.

Daisuke hocha la tête, le regard perdu dans le vague pendant un instant, puis il baissa les yeux vers Megumi en lui souriant :

- Allons-y, je dois parler au commandant.

- Euh... D’accord, sourit-elle, un peu mal l'aise.

« Moi aussi je dois venir ? »

Ils saluèrent Aku et les autres, puis ils s'avancèrent vers les jardins, et Megumi leva des yeux inquiets vers le capitaine qui boitait toujours.

Les yeux étranges qu'ils avait posés sur elle, un peu plus tôt, la tourmentait beaucoup trop...

Elle se retint un moment, puis n'y tenant plus :

- Daisuke, ce n'était pas moi ! Chuchota-t-elle. Je ne leur ai pas ouvert, je te le jure !

Le capitaine fut si surpris qu'il trébucha.

- Hein ? S’étonna-t-il. Mais... je le sais, voyons !

Megumi le regarda en clignant bêtement des yeux.

- C'est... C'est juste que tu m'as regardée en parlant du portail, bredouilla-t-elle en rougissant, alors, j'ai pensé...

- Ah, comprit-il en pouffant de rire. Mais non, je n'avais juste pas envie de continuer cette conversation devant toi. Aku venait de me révéler que notre forteresse n'était pas si infranchissable que ça... Alors je ne voulais pas que tu te mettes des idées dans la tête du genre « n'importe qui peut entrer et me tuer dans mon sommeil », ce genre de chose...

- Ah...

Megumi soupira de soulagement et pouffa de rire.

- Je n'y avais pas pensé effectivement, merci. Je sens que je vais dormir comme un bébé cette nuit du coup...

Daisuke pouffa de rire et reprit son sérieux en arrivant devant Akihoshi.

Il inclina la tête devant lui.

- Commandant.

Il jeta un rapide regard en coin vers le capitaine.

- Hayate... le salua-t-il, un peu froidement

Akihoshi leur sourit chaleureusement tandis qu'Hayate posait son regard indéchiffrable sur Megumi.

La jeune femme eut la sensation que son cœur allait exploser dans sa poitrine, tandis qu'il lui souriait de cette manière sadique qui éveillait toujours en elle des pensées étranges et impures.

Elle détourna le regard, s'interdisant d'y penser davantage et sourit à Akihoshi.

- As-tu réussi à dormir un peu cette nuit ? S'enquit-il.

- Un peu, répondit-elle. J'aurais voulu vous aider hier soir, mais... (elle baissa un regard froid vers le sol) le vice-commandant m'a bien fait comprendre que j'étais de trop, alors...

Elle s'en voulu aussitôt d'avoir exprimé si franchement sa tristesse et sa frustration pour avoir été mise à l'écart.

« On se fiche de ça ! Ce monde n'est pas le mien ! Cette vie n'est pas la mienne ! Je vais bientôt rentrer chez moi » se répéta-t-elle de nouveau.

Le commandant prit un air surprit.

- Oh, ma petite Megumi, je t'en prie, ne lui en veux pas, bredouilla-t-il tristement. C'était seulement une façon un peu maladroite et rude de te préserver, mais je peux t'assurer que son but était de te protéger.

Megumi prit un air dubitatif tandis qu'Akihoshi plantait son regard dans le sien.

- Les hommes que nous avons perdus, cette nuit... Certains étaient démembrés, c'était atroce à voir, alors crois-moi, je suis soulagé que tu n'aies pas eu à voir ça...

« Ah... ? »

Megumi n'en était pas convaincue.

« Pourquoi s'embêterait-il à me préserver ? Il s’en tape pas mal de ma poire ! ».

« Il a tellement hâte que je m'en aille que c'est comme inscrit sur son front ».

Non, le commandant se trompait.

Mais elle fit néanmoins mine de le croire et hocha la tête en rougissant légèrement.

Le sujet était clos.

- Ah Daisuke, je voulais te parler, se souvint Akihoshi. Kei a émis une hypothèse, ce matin, concernant la manière dont ils se seraient introduits dans le domaine. J'aimerais connaître ton opinion, là-dessus.

- Je voulais en parler avec vous aussi, suivez-moi, s'il vous plaît.

Daisuke ouvrit la marche, Akihoshi le suivit, et à l'instant où la jeune femme s'apprêtait à les suivre à son tour...

- Megu chan, fit discrètement la voix d'Hayate dans son dos.

Megumi se tourna vers lui, un peu surprise.

Elle croisa son regard et le souvenir de leur baiser fougueux lui revint brutalement en mémoire.

La jeune femme s'insulta en sentant le rouge lui monter aux joues.

- Qu'est-ce que tu veux ?

Il haussa un sourcil, un sourire surpris sur les lèvres.

- Quel ton, Megu chan ! S'amusa-t-il. Ne me dis pas que tu m'en veux encore pour la dernière fois...

- Ce n'est pas le moment de parler de ça... marmonna-t-elle en se détournant. Toi, tu as peut-être passé une super soirée, mais ce n'est pas notre cas, comme tu as pu le constater...

- Mmh, j'ai vu, oui.

Megumi le regarda du coin de l'oeil tandis qu'il observait leurs hommes, occupés à réparer les dégâts causés pendant la nuit.

Elle s'attendait à le voir culpabiliser un peu, pour n'avoir pas été présent durant l'attaque, mais il semblait s'en moquer royalement...

Comme d'habitude, il se fichait de tout et rien ne comptait.

« Je n'arrive même plus à être surprise... »

- Effectivement, je pense que ma soirée a été meilleure que la vôtre, s'amusa-t-il. Si j'avais su, je t'aurais emmenée avec moi. Il y avait beaucoup d'ambiance en ville, cette nuit.

Megumi marqua un temps d'arrêt.

Cet homme...

Vivait-il réellement sur la même planète qu'eux ?

Comment pouvait-il parler ainsi après ce qui leur était arrivé ?

Des hommes étaient morts, cette nuit-là !

De plus, comment pouvait-il lui parler comme si de rien n'était alors qu'il l'avait humiliée, après lui avoir dérobé son premier baiser ?

Il ne tournait visiblement pas rond du tout !

- Tu as franchement cru que je t'aurais suivi ? Rit-elle dans un souffle, moqueuse.

- Bien sûr que tu m'aurais suivi...

Megumi le regarda en fronçant les sourcils et il posa sur elle, un regard supérieur et insolent.

- Et tu le sais... lui assura-t-il, sûr de lui.

« Mais... quoi ? »

Son regard malicieux coulait sur elle. Il lui collait à la peau, comme du miel bien épais.

Megumi le toisa du regard, les yeux plissés, puis elle soupira de lassitude et fit un pas pour partir.

Elle n'avait vraiment pas envie de jouer à ce petit jeu avec lui. Pas maintenant ! Elle n'était vraiment pas d'humeur patiente.

Elle était bien trop épuisée.

- Où vas-tu, Megu chan ? S'amusa-t-il. Je ne suis pas revenu les mains vides, je t'ai apporté un petit cadeau.

Surprise, Megumi se tourna vers lui, tandis qu'il fouillait dans son sac, un petit sourire enthousiaste sur les lèvres.

« Un cadeau... pour moi ? » Se dit-elle, le cœur battant soudain chaudement contre sa poitrine

« Sérieusement ? »

- Par contre, je te préviens, c'est du « fait-main », s'amusa-t-il en lui tendant un cadeau enveloppé dans un tissu rouge.

- C'est... gentil, hésita-t-elle en acceptant son présent. Merci…

C'était assez inattendu...

Peut-être cherchait-il à se faire pardonner pour l'avoir abandonnée au beau milieu de la soirée ?

Elle le remercia de nouveau et ouvrit son cadeau avec précaution...

Impatiente et émue à la fois par cette attention.

Peut-être n'était-il pas si mauvais qu'elle l'avait cru...

Mais soudain, elle poussa un hurlement et jeta son contenu en l'air en reculant précipitamment, les yeux ronds comme des billes.

Elle vit alors le cadeau d'Hayate retomber lourdement sur le sol : deux mains tranchées et une langue...

- Mais... qu'est-ce que... ?!

Elle n'arrivait pas à y croire !

Deux mains et une langue ?!

Elle ne rêvait pas ? Il venait vraiment de lui offrir deux mains et une langue ?

Megumi leva des yeux choqués vers Hayate et vit un éclat de folie dans son regard.

Ce type était fou ! Complètement fou !

Il ne tournait vraiment pas rond !

- Oui, quand je te disais que c'était du fait-main, c'était un jeu de mot, ricana-t-il. Par contre, j'espère ne pas m'être trompé de gars, s'amusa-t-il. Sinon je serais obligé d'y retourner.

Son ricanement lui glaça le sang.

Megumi était toujours figée de stupeur, ses yeux fixaient les mains et la langue, toutes salement tranchées.

Elle tremblait de tous ses membres, sa tête commençait à tourner, elle se sentait mal...

- Qu'est-ce qui se passe ? Fit soudain Daisuke en revenant vers eux. Megumi, pourquoi as-tu cr... ?

Il s'interrompit net en suivant le regard de Megumi.

- Mais, par l’Unique, qu'est-ce que... !? S'exclama-t-il.

Il s'empressa de cacher les yeux de Megumi.

- Imbécile, mais qu'est-ce que tu fais ?! Tu es fou ? Explosa-t-il en levant un regard furieux vers Hayate.

Megumi eut soudain un violent haut le cœur.

Elle força Daisuke à la relâcher et se détourna pour aller vomir dans les buissons.

- Bah quoi ? S'amusa-t-il, je n'ai fait que lui apporter la preuve que ce gars ne la touchera plus. Moi, je pensais faire plaisir.

Il se mit à rire de plus belle et Megumi sentit de nouveau son ventre se tordre de douleur.

Elle venait de prendre véritablement conscience de l'ampleur de sa folie !

Son ensemble était imbibé de sang, il lui en restait même sur les mains et le cou.

Megumi songea alors qu'il avait dû prendre beaucoup de plaisir à mutiler ainsi cet homme...

- Oui, c'est parfait ça ! Comme tu peux le constater, elle dormira beaucoup mieux maintenant ! Rétorqua Daisuke, sarcastique.

Megumi se redressa en se tenant toujours l'estomac. Elle entendit vaguement Akihoshi les rejoindre et tenter d'apaiser les tensions entre les deux capitaines, mais elle ne voulait plus rien entendre.

Son malaise s'accentuait tandis que la vision de son cadeau empoisonné s'imprimait de plus en plus profondément dans son esprit, comme pour mieux la tourmenter.

Elle fit quelques pas et baissa aussitôt la tête, gênée, en apercevant Eisuke au loin, qui s'avançait dans leur direction.

Megumi crut qu'il allait l'ignorer et rejoindre directement les trois hommes qui se chamaillaient derrière elle, mais contre toute attente, il s'arrêta devant la jeune fille, le regard toujours froid mais bien moins hostile que durant les premiers jours.

- Que s'est-il passé ?

- Rien... je... bredouilla-t-elle en fouillant le sol des yeux, c'est juste...

Sa gorge se noua et elle eut un nouveau rejet, malgré ses efforts pour le contenir.

Elle rougit de honte. Heureusement pour elle, son estomac était encore vide...

- Je suis désolée... gémit-elle dans un demi-sanglot.

Elle l'entendit soupirer.

- Viens, dit-il simplement avant de tourner les talons.

Megumi leva un regard hagard et s'élança pour le rattraper, mais elle voulut aller trop vite, alors elle perdit l'équilibre et s'étala sur le sol...

Sous les yeux d'Eisuke.

Pour la deuxième fois...

« C'est une blague ? »

- Décidément... souffla-t-il en s'accroupissant pour l'aider. T'es-tu fais mal ?

- Un peu, oui... hésita-t-elle en acceptant les mains qu'il lui tendait.

- Où donc ? Aux genoux ? Aux mains ?

- Non, juste à l'orgueil... marmonna-t-elle, l'air blasé.

Et à sa grande surprise, Eisuke laissa échapper un discret rire.

Si discret qu'elle crût l'avoir rêvé.

- Allez viens, tu as besoin de te rafraîchir un peu.

Megumi le suivit des yeux, un peu étonnée avant de marcher à sa suite.

Il était certes, toujours froid et peu loquace, mais il n'avait plus rien à voir avec le vice-commandant glacial qu'elle avait rencontré.

Il avait dû comprendre entre-temps qu'elle ne représentait aucun danger.

Elle grimaça de douleur en réalisant soudain qu'elle s'était faite un peu mal au pied.

Elle soupira de lassitude.

« Bon sang, deux fois que je tombe devant lui, la honte... J'espère que personne d'autre ne m'a vue... »

La jeune fille jeta un regard en arrière et son cœur cessa net de battre lorsqu'elle réalisa brusquement qu'Hayate les regardait au loin.

Akihoshi secouait la tête, l'air contrit, pendant que Daisuke, visiblement toujours hors de lui, vidait son sac.

Mais Hayate semblait trop occupé à se moquer d'elle pour les écouter.

Elle détourna les yeux, agacée, et accéléra le pas pour se retrouver au niveau d'Eisuke.

Elle trébucha de nouveau, mais parvint à se retenir, tant bien que mal en effectuant de grands pas devant elle.

Eisuke l'observa, un sourcil levé.

- Je vais finir par croire que tu le fais exprès...

- Eh bien, vous n'êtes pas le seul, dit-elle, déjà épuisée par cette journée qui commençait plus que mal.

Il s'arrêta devant une sorte de puits, un peu trop haut pour elle.

Il lui arrivait à peine à la clavicule.

Eisuke en sortit un seau d'eau qu'il posa à ses pieds. Megumi s'empressa de se rincer le visage et la bouche, reconnaissante, sous le regard indéchiffrable mais néanmoins intrigué du vice-commandant.

- Merci... soupira-t-elle.

- Tu te sens mieux ?

- Oui, je crois, hésita-t-elle en se redressant.

Elle leva les yeux vers lui et constata qu'il observait Akihoshi, Daisuke et Hayate, qui étaient toujours près de la cour.

- Ah, Daisuke est furieux contre Hayate, et le commandant essaye de calmer les choses... lui expliqua-t-elle.

- Ah, je vois, dit-il, je suppose que cela concerne son absence de cette nuit ?

- Euh non... marmonna-t-elle. À vrai dire, c'est à cause de moi, cette fois...

Eisuke la regarda, interrogateur, alors elle lui expliqua, un peu mal à l'aise :

- Hayate m'a fait cadeau des deux mains et de la langue de l'homme qui m'a agressée, lorsque nous sommes sortis.

Eisuke haussa les sourcils, un peu surpris, puis il soupira de lassitude.

Il aurait visiblement voulu lui dire ce qu'il pensait de lui, mais sa pudeur naturelle l'en empêcha, alors il se contenta de le regarder de loin, en secouant la tête d'un air affligé.

- Ce n'est donc pas de ta faute mais de la sienne... la corrigea-t-il après un silence.

Eisuke ramassa le seau et le reposa sur le rebord du puits.

- Bien, je vais avoir besoin de ton aide, à présent, si tu le veux bien...

- Bien sûr, dites-moi.

- Le médecin ne viendra pas aujourd'hui, je vais donc m'occuper seul des blessés. Si cela ne te gêne pas, un peu d'aide serait la bienvenue.

C'était bien la première fois qu'il la mêlait à la vie du domaine.

Elle qui avait eu l'impression d'être mise à l'écart, la veille...

Heureuse de pouvoir se rendre utile, Megumi lui fit un sourire si éblouissant qu'elle en fut elle-même surprise.

- Bien sûr, avec plaisir ! S'exclama-t-elle. Enfin non, quand je dis plaisir, je ne dis pas que ça me ferait plaisir de voir des gens souffrir, se reprit-elle d'un air paniqué, je veux juste dire que c'est avec plaisir que j'accepte de vous aider, mais pas dans le sens que cela m'amuserait réellement ! Enfin, je ne veux pas dire que ça m'ennuie ou ce genre de ch… !

- J'ai saisi l'idée, l'interrompit-il avec impatience, allez, allons-y !

Il s'avança vers la maison, et Megumi se gratta la tête, rouge de honte.

Cet homme était si froid et charismatique qu'elle en perdait toujours ses moyens, devant lui, c'était agaçant.

Lorsqu'il fut entré, elle jeta un regard en arrière et son cœur s'arrêta net en réalisant qu'Hayate la suivait toujours du coin de l'œil.

Il n'avait donc pas arrêté de la fixer depuis le début ?

Un étrange frisson, brûlant et glacial à la fois, lui traversa tout le corps, tel un coup de tonnerre.

Elle en avait le souffle coupé.

Son visage était froid, dur, effrayant, et lorsqu'un sourire cruel étira doucement ses traits, Megumi eut la brutale impression de voir un démon...

 

* * *

 

- Je suis vraiment désolé…

- Pourquoi t’excuses-tu de nouveau ? Fit Eisuke à voix basse pour ne pas troubler le repos des autres blessés. Tu n’es pas responsable.

- Je suis le gardien des portes. Il est de mon devoir de vous protéger et j’ai…

- Et tu as donné l’alerte, l’interrompit-il doucement. Sans toi, nous aurions eu bien plus de pertes, crois-moi.

Megumi tendit un peu maladroitement le panier vers Eisuke, tandis qu’il se servait dans les bandages, et elle observa le fameux Kei du coin des yeux.

Il avait une très longue chevelure sombre, attachée en queue de cheval basse, une barbiche assez courte, et malgré son expression et ses traits un peu durs, il avait l’air plutôt doux et aimable.

- C’est fait, fit Eisuke en terminant son bandage. N’y pense plus et repose-toi. Nous en reparlerons plus tard.

Visiblement, à part une blessure au bras, il avait l’air d’aller plutôt bien. Il était même plutôt en forme comparé à tous ceux qu’ils avaient soignés juste avant.

La discussion entre Daisuke et Aku au sujet de la porte lui revint en tête, et l’idée que Kei ait pu ouvrir la porte aux ennemis de son plein gré lui traversa l’esprit, mais elle l’éclipsa rapidement. Tout ceci ne la concernait pas, et elle n’était personne pour accuser qui que ce soit.

- Merci beaucoup, marmonna Kei, dépité en enfilant sa manche.

- Je t’en prie, et n’hésite pas à me faire venir en cas de soucis, conclut Eisuke avant de se tourner vers Megumi. Bien, allons-y.

Ils se dirigèrent ensuite vers la sortie de la grande maison réservée aux soldats. Elle était bien plus grande que la demeure principale où Megumi résidait avec les autres, quelques mètres plus loin, mais elle était bien plus modeste. Ils vivaient tous dans des grands dortoirs et le mobilier était plutôt simple et discret.

- Nous avons terminé, fit Eisuke, Kei était le dernier.

Megumi soupira de soulagement, et déglutit pour contenir sa nausée permanente.

Après le cadeau empoisonné d'Hayate, elle avait passé la matinée à soigner des blessés, et la vue de toutes ces blessures et de ce sang n'avait pas arrangé les choses.

- Allons ranger le matériel, déclara-t-il en marchant en direction de la demeure principale.

Ils passèrent par la porte arrière qui menait directement à l’infirmerie et Megumi se concentra pour ne pas trébucher de nouveau. Les fioles et le matériel dans le panier avaient l’air assez fragiles.

- Tu peux tout poser sur la table, dit-il en ouvrant la porte de la petite pièce.

Megumi s'exécuta et l'observa avec curiosité tandis qu'il posait les bandages usagers et tachés de sang dans un autre panier.

- Que puis-je faire pour vous aider, maintenant ?

- C'est terminé. Tu peux retourner vaquer à tes occupations, répondit-il d'une voix neutre.

« Quelles occupations ? J'ai passé tout mon séjour ici à me tourner les pouces... »

« À part les cours de lecture... »

- Mais, je te remercie, continua-t-il. Tu m'as bien aidé, ce matin... Malgré ta maladresse.

Elle devint aussitôt cramoisie.

- Je suis désolée... J'avais les mains tremblantes au début, et...

- Ce n'était pas un reproche.

Megumi leva des yeux un peu surpris vers lui, puis elle joignit timidement ses mains devant elle, en le regardant ranger.

- Je n'ai rien à faire, alors... Puis-je nettoyer les bandages ?

Il lui jeta un rapide regard en coin.

- Je comptais le faire, mais... un peu d'aide serait la bienvenue.

Megumi sourit et l'aida à remplir le panier avant de le soulever.

- Non, je m'en occupe, c'est assez lourd, l'arrêta-t-il. Prends plutôt le flacon bleu qui est posé sur la table.

Megumi s'exécuta et le suivit tandis qu'il sortait en passant de nouveau par la porte menant au jardin.

La jeune fille prit une profonde inspiration tandis qu'une vague de fatigue déferlait en elle.

Elle était si épuisée, alors pourquoi s'obstinait-elle à rester active ?

Ne serait-elle pas mieux dans son lit ?

Mais le souvenir de l'attaque nocturne la ferait beaucoup trop cogiter, elle en était certaine...

Sans parler du cadeau sanglant d'Hayate.

Elle ne ferait que chercher désespérément le sommeil sans jamais le trouver.

« Alors autant me rendre utile... »

Enfin, au bout du chemin graveleux, Megumi découvrit, intriguée, une sorte de puits fermé.

Eisuke l'ouvrit et commença à remplir une bassine en bois.

« Ah... »

« C'est vrai... »

« Ils n'ont pas de machine à laver... »

- Megumi, peux-tu en verser quelques gouttes dans l'eau ? Demanda-t-il sans lâcher son travail des yeux.

La jeune lycéenne s'empressa d'ouvrir le flacon bleu et versa un peu de son contenu dans la bassine. Un liquide un peu visqueux mais joliment orangé et parfumé.

Eisuke plongea ensuite sa main dans la bassine et remua l'eau de façon à la rendre plus mousseuse.

Une agréable odeur de fleur s'en dégageait, un peu semblable à celle du gel douche préféré de sa mère. Megumi la respira en souriant avec nostalgie.

- C'est un mélange de plusieurs fleurs ? S'enquit-elle.

- Non, une seule, répondit-il en versant le contenu du panier dans la bassine, c'est une fleur jaune que l'on appelle Episturluc.

Megumi retint une grimace de justesse, et sourit pour cacher ses véritables pensées.

« J'ai bien retenu la leçon, cette fois » se dit-elle en revoyant en pensée son expression vexée, alors qu'elle s'était moquée du nom de sa fleur.

- Quel merveilleux nom ! Soupira-t-elle, rêveuse. Cette fleur doit être magnifique pour porter un nom aussi beau...

Eisuke eut un surprenant petit sourire en coin.

- Tu trouves ? Dit-il d'une voix légèrement rieuse. Pour ma part, j'ai rarement entendu un nom aussi laid.

Megumi leva un regard surpris vers lui tandis qu'il abaissait le sien sans se défaire de son sourire.

Elle se retint un moment, puis, n'y tenant plus, elle pouffa de rire et plongea ses mains dans la bassine pour l'aider.

- Au fait, vice-commandant... dit-elle après un silence. Vous n'avez pas été blessé durant l'attaque ?

Il secoua légèrement la tête.

- Seulement quelques égrati...

Soudain, il tressaillit lorsque sa main plongée dans l'eau, toucha celle de Megumi.

Il s'empressa de se dégager, le visage brusquement fermé et grave.

Megumi haussa les sourcils, un peu surprise par cette réaction.

Leurs doigts s'étaient pourtant à peine frôlés.

Son dégoût pour elle devait être bien grand...

- Pardon... murmura-t-elle, mal à l'aise.

Il secoua la tête et sortit un bandage pour en vérifier la propreté avant de le plonger de nouveau dans l'eau.

La jeune fille le regardait du coin de l'œil, lorsque tout à coup, une douleur familière lui noua le ventre.

Elle marqua un temps d'arrêt et ouvrit de grands yeux en espérant se tromper.

Elle se leva doucement, sans cesser de frotter, puis, elle rougit jusqu'à la racine des cheveux en sentant un liquide chaud couler entre ses cuisses.

« Oh non, pitié, pas maintenant... » pensa-t-elle désespérée en se levant complètement.

Elles n'étaient pourtant pas prévues pour cette semaine...

Ou peut-être que si ?

En vérité, elle n'y avait pas pensé une seule fois depuis son arrivée dans ce monde.

Que pouvait-elle faire ?

- Euh, je reviens... je vais... Enfin, j'y vais ! Bredouilla-t-elle en tournant les talons.

- Où donc ? S'enquit-il, intrigué de la voir soudain si mal à l'aise.

- Je... Je vais au petit coin !

- Au « petit coin » ? Répéta-t-il, interrogateur.

- Oui, au cabinet, quoi... marmonna-t-elle en serrant les jambes.

- Aah... Oh !

Il rougit légèrement avant de s'empresser de reporter son attention sur son nettoyage.

- Prends ton temps... dit-il d'une voix froide qui dénotait avec la gêne que son visage ne parvenait pas à cacher.

Megumi le regarda discrètement en souriant avant de repartir en direction de la maison.

Quelle candeur !

Cet homme devait être sacrement pur pour rougir ainsi, simplement parce qu'une dame avait besoin de se rendre aux toilettes.

« Bon... Qu'est-ce que je fais si c'est vraiment ce que je crois ? »

« Je ne pense pas qu'ils aient des serviettes à disposition... »

Elle entra dans la maison en serrant ses jambes de toutes ses forces, puis elle marcha vers les toilettes sèches et tomba nez à nez avec Kenji, qui retournait vers sa chambre en se tenant aux murs.

- Ah, tu tombes bien, toi, grimaça-t-il en levant le bras vers elle. Aide-moi !

« Parfait... Vraiment génial ! » marmonna-t-elle intérieurement en se plaçant à ses côtés pour le tenir.

Lui qui faisait toujours le fier d'habitude, il avait vraiment choisi le bon jour pour lui demander de l'aide.

- Aïe ! Doucement, pas si vite ! Crétine ! S'énerva-t-il. Je suis blessé au ventre, t’as oublié ?!

- Oui, mais tu tombes très mal ! Il faut vraiment que j'aille au petit coin, alors ne traîne pas autant !

- Au petit coin ? Ricana-t-il. Tu es punie ? Par qui ?

- Laisse-tomber... soupira-t-elle, blasée.

Elle l'installa sur son futon sans desserrer les cuisses, puis, elle le couvrit rapidement, sans aucune douceur, jusqu'au nez, avant de se précipiter de nouveau vers le couloir, ignorant les marmonnements agacés de Kenji.

Elle n'avait pas le temps de se chamailler avec lui. L'heure était grave !

Elle se rua vers les toilettes… Ou plutôt vers ce terrifiant trou ouvert, car il n'y avait ni siège, ni chasse d'eau, ni papier toilette.

Seulement un trou caché sous une trappe, une bassine d'eau pour se rincer et une pile de vieux papiers usagers pour s'essuyer.

C'était la première fois que Megumi regrettait autant les toilettes de son monde.

Elle prit une inspiration pour se donner du courage, puis elle détacha sa ceinture pour confirmer ses doutes.

« Bon alors là, on a un problème... »

Elle soupira de lassitude et se rinça en cherchant mentalement à qui poser une question aussi intime.

Aucune femme ne vivait dans le domaine.

Que pouvait-elle faire ?

Megumi pensa à la pile de bandages propres, rangée sur une étagère de la salle de soin, puis elle soupira, un peu soulagée.

« Ça fera l'affaire... » décida-t-elle.

La jeune femme alla se servir à l’infirmerie, ensuite, elle retourna vers le puits, après un rapide passage aux toilettes.

« Quelle galère ! »

« Il est vraiment temps que je rentre chez moi ! Ce monde n'est pas pour moi ! »

« Je vais mourir si je ne retrouve pas vite mon petit confort... »

- Je suis de retour, annonça-t-elle en plongeant de nouveau les mains dans la bassine.

- Mmh.

- Ah, par contre, s'il vous plaît, ne cherchez pas à savoir pourquoi, mais... je me suis permise de vous prendre un bandage propre.

Il leva aussitôt les yeux vers elle.

- Pourquoi ? Es-tu blessée ?

« Heureusement que je lui ai dit de ne pas me poser de question... »

- Non, non... Enfin bref, oubliez, vous ne voulez pas le savoir !

- Comment ça ? Dit-il, méfiant. Si tu saignes quelque part, je tiens à le sav...

Eisuke se figea, puis il fixa un point dans le vide, avant d'abaisser les yeux vers la main de Megumi qui massait son ventre douloureux.

Soudain, il comprit et devint si rouge que Megumi aurait voulu disparaître sous terre.

« Misère... »

Il baissa la tête, visiblement beaucoup plus embarrassé qu'elle.

- Euh je... Prends-en, autant que tu veux.

 

 

 

* * *

 

 

« Enfin terminé... »

Les bandages trempés d'eau ayant enfin retrouvés leur blancheur, ils étaient à présent étendus sous le soleil.

Megumi avait si mal au ventre qu'il lui était difficile de ne pas se plier en deux, mais durant tout le nettoyage, elle avait pris sur elle pour le cacher.

Eisuke avait déjà deviné son état, mais il était inutile d'en rajouter.

- Je vais en cuisine, afin de m'assurer qu'ils n'aient pas besoin d'aide pour le déjeuner. Tu devrais aller te reposer, à présent. Tu es pâle.

Megumi aurait pu en pleurer de soulagement.

- Oui, vous avez raison... Je vais m'étendre un moment, dit-elle, l'air de rien.

- Ah, vous étiez là, tous les deux ? Fit soudain une voix. Je te cherchais, ma petite Megumi.

Akihoshi les rejoignit d'un pas tranquille, les mains dans le dos.

- Commandant, fit Eisuke en s'inclinant légèrement.

- Que faisiez-vous de beau ? Demanda-t-il d'un air curieux.

- Nous avons soignés les blessés, et nettoyés le matériel de soin.

- Ah, c'est bien. Merci beaucoup de vous en être chargé.

Il posa un regard tendre et bienveillant sur Megumi, avant de lui caresser doucement la tête.

- Ma pauvre enfant, tu as dû être choquée par l'étrange... « présent » d'Hayate, mais je peux t'assurer qu'il croyait bien faire…

- Le défendez-vous, commandant ? Marmonna Eisuke

- Pas du tout, lui assura-t-il en récupérant doucement sa main, je l'ai sévèrement réprimandé, mais...

Le commandant chercha ses mots pendant un instant, puis il ferma brièvement les yeux en soupirant.

- Eisuke, je comprends qu'il soit difficile pour quelqu'un d'aussi droit et bien élevé que toi, de comprendre un garçon aussi torturé et compliqué qu'Hayate... Mais crois-moi, il n'est pas si mauvais.

Eisuke secoua légèrement la tête, le regard noir, comme s'il se retenait de révéler ses pensées.

Akihoshi s'apprêtait à ajouter quelque chose, lorsque soudain, des éclats de voix se firent entendre au loin.

Ils se tournèrent aussitôt vers la cour et virent au loin un groupe de jeunes soldats s'esclaffer comme des enfants.

- Ils ont l'air de bien s'amuser, fit Akihoshi, rieur.

- Quelle vulgarité, grinça Eisuke. Nous venons à peine d'enterrer nos morts...

- Allons, ils ont été préparés à ce genre de chose durant toute leur formation, apaisa Akihoshi. Et puis, ils sont si jeunes... Je préfère les voir ainsi que déprimés.

Megumi reconnut alors Aku au milieu, qui semblait leur raconter une histoire, un sabre à la main.

Il le plaça au-dessus de sa tête en faisant mine d'attaquer, puis, il se laissa tomber en arrière, d'une façon ridicule, provoquant l'hilarité générale.

« Ah, ce sale c... »

Akihoshi pouffa de rire et se figea net lorsque Megumi tourna soudain la tête vers lui, le regard lourd.

- Euh... Oui, c'est un peu... hum, la petite histoire du moment, mais ne t'inquiète pas, elle sera vite oubliée...

Megumi jeta un regard vers Eisuke, dont le visage était redevenu indéchiffrable...

Et lorsqu'elle décela une petite lueur amusée dans son regard, elle soupira.

- C'est bon, marrez-vous... marmonna-t-elle en retournant vers la maison, je ne suis plus à ça près...

- Allons, ma petite Megumi, ne le prends pas aussi mal, tenta de la retenir Akihoshi.

Mais sa voix tremblait de rire, ce qui acheva de l'énerver.

« Ils ont vraiment choisi le bon jour pour m'embêter... » marmonna-t-elle en se massant le ventre.

Elle entra à l'intérieur d'un pas traînant et se dirigea vers sa chambre en s'imaginant déjà s'étendre sur son futon.

Mais lorsqu'elle arriva au niveau de son couloir, elle se retrouva nez à nez avec Hayate qui attendait tranquillement là, adossé contre le mur.

« Il ne manquait plus que ça... »

Elle essaya d'ignorer son cœur affolé et tenta de passer devant lui, mais il lui barra soudain la route avec sa jambe.

Elle se figea et le toisa du coin de l'œil avec impatience.

- Laisse-moi passer, s'agaça-t-elle.

Un sourire mauvais étira ses lèvres, il inclina sa tête sur le côté et se détacha du mur avant de se planter devant elle.

- Je suis fatiguée. Qu'est-ce que tu me veux ?

- Quelle question, fit-il mine de s'étonner. Tu me dois des excuses, Megu chan !

- Des excuses ? dit-elle en plissant les yeux.

- Évidemment, dit-il en s'approchant d'un pas, quel genre de personne vomit lorsqu'on lui offre un cadeau ? (Il appuya sa main contre sa poitrine, d'une façon théâtrale) Ça m'a brisé le cœur...

- Eh bien, fais des cadeaux normaux, comme tout le monde et cela n'arrivera plus, dit-elle cynique, en le contournant. Ou mieux encore : ne m'offre plus rien du tout !

Hayate pouffa de rire en la suivant jusqu'à sa chambre.

- Allons Megu chan ! Ne dit-on pas que c'est l'intention qui compte ?

- Laisse-moi tranquille, je suis fatiguée et j'ai besoin de faire une sieste, dit-elle en tentant de fermer la porte derrière elle.

- Megu chan, ne sois pas autant sur la défensive, s'amusa-t-il d'une voix légère en entrant dans sa chambre dans le plus grand des calmes.

Megumi avait si peu de force qu'elle ne parvint pas à l'en empêcher.

- Bon sang, mais c'est quoi ton problème ?! Qu'est-ce que tu me veux ?

- Ah mais rien, lui assura-t-il, innocent. En fait, pour être franc avec toi, je me faisais un peu chier, alors je me suis dit que ça serait marrant de tuer un peu le temps avec toi.

« Alors là... »

« Il ne manque pas d'air ! »

Megumi plissa ses yeux sombres et colériques, puis elle tourna les talons et commença à préparer son futon.

- Tout le monde ne parle plus que de ta pirouette, s'amusa-t-il dans son dos. Je regrette vraiment d'avoir manqué ça.

Il éclata de rire, et la jeune femme se tourna de nouveau vers lui, piquée au vif.

- Moi, au moins, j'ai essayé de les protéger, le défia-t-elle. Et toi ? Où étais-tu, Hayate ? Que faisais-tu pendant ce temps-là ?

Il ne se donna même pas la peine de faire mine d'être agacé. Au contraire, il lui répondit, rieur :

- Pourquoi veux-tu le savoir ? Es-tu jalouse, Megu chan ? La taquina-t-il.

Ce fut à son tour de rire, elle lui répondit, cassante:

- Étant donné que ça fait deux fois que tu m'accuses de l'être, je commence à croire que c'est toi qui meurs d'envie que je le sois...

Un éclat de malice brilla dans le regard vert d'Hayate, et Megumi repensa à la façon dont il l'avait suivie des yeux dans le jardin.

Elle ne pouvait croire que c'était le rejet de son cadeau qui l'avait rendu si sinistre à cet instant-là...

Hayate franchit la distance qui les séparait et la dévisagea intensément, comme pour trouver une faille, une hésitation, sur le visage de Megumi.

- Parce que tu veux me faire croire... que tu ne l'es pas ? Dit-il, un sourire provocateur aux lèvres.

- Je ne le suis pas, répondit-elle en le défiant du regard. Parce que vois-tu, pour être jalouse, il faudrait déjà que je sois intéressée par toi, ce qui n'est évidemment pas le cas.

Il pouffa de rire, comme si tout ceci l'amusait beaucoup. Et il était bien le seul.

- De toute façon, même si tu n'étais pas tordu, tu ne serais pas mon genre non plus, continua-t-elle, en le toisant d'un air supérieur. J'ai une préférence pour les hommes naturellement élégants, discrets, gentils et beaux.

Elle hésita et ajouta avec un petit sourire :

- Le genre d'Eisuke, par exemple...

Elle n'en revenait pas.

Était-ce vraiment elle qui parlait ?

Cette facette d'elle-même, Megumi ne la connaissait pas.

Elle qui ne disait jamais un mot de trop. Elle qui s'était toujours montrée discrète et patiente...

Elle venait de se découvrir une facette sournoise.

Sournoise et calculatrice.

Et sa culpabilité enfla lorsqu'elle constata que voir le regard d'Hayate s'obscurcir face à sa répartie, lui procurait un plaisir jouissif.

- Ah ouais ? S'enquit-il en inclinant la tête sur le côté.

Avec ce regard tortionnaire, et ce sourire mauvais qui s'obstinaient à rester sur son visage, Megumi avait de nouveau l'impression de se retrouver face à un démon.

Elle recula d'un pas mais il s'avança vers elle.

- Pourtant... souffla-t-il. Le jour de notre rencontre, ce n'est pas lui que tu as dévisagé, avec la mâchoire par terre...

Un frisson la parcourut. Megumi écarquilla les yeux et sursauta lorsqu'après un nouveau pas en arrière, elle se retrouva adossée au mur.

- Je ne t'ai jamais regardé avec la mâchoire par terre ! S'étouffa-t-elle.

Le sourire démoniaque d'Hayate s'accentua, il se mordit la lèvre et se pencha vers elle, comme pour l'embrasser...

- Megu chan, je n'ai jamais parlé de moi... dit-il avec un sourire aussi cruel que victorieux.

Megumi tressaillit, et sentit une chaleur intense lui monter aux joues tandis qu'il enserrait son cou d'une main.

Pas assez pour l'étouffer ou lui faire mal, mais c'était suffisant pour qu'elle mesure à quel point sa petite provocation avait fait mouche.

- Hayate, non, lâch...

Le capitaine avala la fin de sa phrase en écrasant de force ses lèvres sur celles de la jeune femme.

Indignée, elle martela la poitrine d'Hayate de ses poings minuscules, mais lorsqu'elle sentit les dents du jeune homme dévorer ses lèvres avec avidité, une décharge électrique lui traversa violemment le corps, lui arrachant un gémissement sidéré.

Son esprit était soudain comme éteint, et elle n'entendait plus du tout la petite voix qui la suppliait de reprendre le contrôle de la situation.

Il inséra sa langue dans sa bouche et Megumi retint son souffle.

Elle était incapable de réfléchir tandis qu'il la plaquait contre le mur en pressant son bassin contre le sien.

Son assaut était violent, brutal, ... mais au lieu de se sentir effrayée, Megumi se surprit, au contraire, à désirer plus.

Mais pourquoi ?

Elle le détestait plus que tout, alors comment pouvait-elle désirer cette étreinte ?

Pourquoi devait-elle se faire violence pour ne pas gémir comme une folle lorsqu'elle sentait son désir contre le sien ?

Quelle était cette euphorie ?

Quel était ce besoin intense qu'elle sentait naître en elle ?

Lorsqu'il relâcha enfin ses lèvres, Megumi vit trouble. Elle cligna des yeux pour mieux le voir, mais il serra son cou un peu plus fort et plongea son visage dans sa gorge.

Megumi rejeta instinctivement la tête en arrière, et un gémissement lui échappa lorsqu'il suça la peau de son cou avec une ardeur... teintée de rage.

Peut-être était-ce son imagination, mais malgré son esprit embrumé, Megumi sentait une sorte de colère, dans sa manière de l'embrasser...

- Hayate, souffla-t-elle, le regard hagard, en vibrant contre lui.

Soudain, la cloche extérieure retentit, et ils se figèrent, comme changés en statue.

- Commandant !! Vice-commandant ! Retentit une voix depuis le jardin.

« Que se passe-t-il ? »

« Est-ce une nouvelle attaque ? Non, pas en plein jour... »

Ils se regardèrent dans le silence qui suivit, puis Hayate posa un regard machiavélique sur sa gorge avant de la regarder de nouveau dans les yeux.

Un petit sourire narquois étira ses lèvres et il se détacha d'elle.

- J'espère que le petit cadeau que je t'ai laissé... te plaira un peu plus que celui de ce matin... murmura-t-il, diabolique.

Megumi le regarda avec de grands yeux égarés, tandis que le capitaine sortait de la chambre en passant par la porte extérieure.

Probablement pour aller voir ce qui se passait...

Megumi se retint au mur pour ne pas dégringoler, tant ses jambes tremblaient comme des feuilles.

Que s'était-il passé ?

Comment avait-elle pu perdre de nouveau le contrôle ?

Elle n'en revenait pas.

Depuis quand était-elle devenue aussi frivole et dévergondée ?

Elle prenait soudain conscience qu'elle avait laissé un homme qu'elle connaissait à peine, faire d'elle ce qu'il désirait...

Deux fois !

Et s'ils n'avaient pas été interrompus ? Jusqu'où Hayate serait-il allé ?

Le visage sévère de sa mère lui apparut et la jeune fille sentit la culpabilité l'assaillir... mais pas suffisamment pour faire disparaître cette inexplicable excitation.

Elle pesta et se traîna jusqu'à sa bassine d'eau avant de se rincer le visage.

L'eau était glaciale, mais c'était ce qu'il lui fallait.

Elle devait se rafraîchir les idées et surtout reprendre ses esprits...

Elle poussa un profond soupir et grimaça en sentant une crampe lui serrer le ventre.

« Bon sang, j'en ai même oublié mes ragnagnas... » se dit-elle en croisant son propre regard à travers le miroir.

Ce fut seulement à cet instant-là, qu'elle comprit les dernières paroles d'Hayate...

« J'espère que le petit cadeau que je t'ai laissé... te plaira un peu plus que celui de ce matin ».

- Non...

Elle caressa sa gorge, sidérée.

- Ce n'est pas vrai... Je rêve, souffla-t-elle en découvrant un énorme suçon bleu dans son cou.

Illustration kenji megu.png