Akai ito
livre 1

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Chapitre 2

Le lendemain, comme prévu, Mayu ne prit pas son histoire au sérieux. Megumi peinait à cacher sa lassitude tandis que sa meilleure amie était littéralement pliée en deux sur sa chaise.

- Ma pauvre, tu es vraiment complètement toquée, s'esclaffa-t-elle en essuyant une larme de rire.

- Je ne suis pas toquée ! Râla-t-elle. C'est vraiment arrivé ! Je me souviens encore de la sensation de ses ongles de sorcière sur mon bras !

Le fou rire de Mayu se décupla, et Megumi dut se mordre la langue pour ne pas exploser.

La lycéenne était d'accord avec le fait que cette histoire était rocambolesque, mais Mayu avait d'emblée décidé de ne pas la croire, et c'était très vexant.

« C'est beau l'amitié... »

- Aaaah, enfin, soupira Mayu avec amusement. Tu devrais tout de même un peu parler à ta mère. Je savais que toutes tes activités t'épuisaient, mais pas à ce point-là. Je persiste à dire que tu devrais au moins supprimer l'une de tes deux langues vivantes.

- Je ne supprimerai rien, s'impatienta-t-elle en agitant l'air de la main avec mauvaise humeur. Bref, libre à toi de me croire ou non, je m'en fiche !

- Ha ha ha, allons, ne te vexe pas... S'amusa Mayu avant de reprendre avec une douceur qui énerva Megumi. Sérieusement... Es-tu vraiment sûre de ne pas avoir rêvé ?

- Je te dis que non ! S'énerva la jeune lycéenne en fouillant vivement dans sa poche pour en sortir sa seule et unique preuve. Je n'ai pas rêvé, sinon comment aurais-je pu avoir cette bille ? Elle n'est pas tombée du ciel !

- Pour moi, ce n'est rien de plus qu'une bille ordinaire ! Dit-elle en levant les épaules d'un air désolé.

Megumi soupira, découragée, en la rangeant de nouveau dans sa poche.

- Je vais en parler à Motoharu, décida-t-elle.

« J'aurais même dû le faire hier soir, en fait... » Regretta-t-elle.

- Je te le déconseille, se moqua-t-elle, si tu ne veux pas qu'il regrette de s'être déclaré, crois-moi, ne lui dis rien !

- Il n'est pas comme toi ! Lui au moins, je sais qu'il me croira !

Mayu pouffa de rire et leur discussion fut soudain interrompue par l'arrivée du professeur d'histoire, annonçant la fin de la pause.

- Que tout le monde retourne à sa place, dit-il en se dirigeant vers son bureau.

Megumi et Mayu n'avaient pas bougées de leurs tables respectives, alors elles se contentèrent de se replacer correctement sur leurs chaises.

- Tu revois Motoharu aujourd'hui ? chuchota-t-elle. Tu ne vas pas à ton cours de violon ?

- Bien sûr que si, mais je vais passer avant devant son établissement, pour le voir un peu, et lui parler de ma rencontre avec le fantôme de la sorcière.

- Sérieusement... Grimaça Mayu qui s'inquiétait visiblement beaucoup pour l'avenir de leur couple.

Megumi préféra l'ignorer et faire mine d'écouter le professeur pour ne plus avoir à supporter son air goguenard.

« Qu'elle se fiche de moi si ça lui chante, mais je sais que lui au moins, il me croira ! »

Soudain, les paroles de la sorcière concernant Motoharu lui revinrent à l'esprit, faisant renaître cet affreux doute dans son cœur.

« Non... » Se dit-elle en fermant brièvement les yeux.

« Motoharu est quelqu'un de gentil et de respectueux. Il ne se comporterait jamais de cette façon ! »

Lorsque la sonnerie annonçant la fin des cours retentit, Megumi ne perdit pas un instant.

Après avoir souhaité une bonne soirée à Mayu, elle fonça jusqu'à son casier afin de récupérer son violon et ses chaussures, puis elle sortit au pas de course en vérifiant l'heure sur son téléphone.

« Cinquante minutes avant mon cours de violon, c'est suffisant » songea-t-elle avant de grimper dans le premier bus, en direction du lycée pour garçon, Miura.

Heureusement pour elle, son école de musique était très proche du lycée de Motoharu.

« Je vais pouvoir passer un peu de temps avec lui... Et peut-être qu'il m'accompagnera jusqu'à mon cours » s'emballa-t-elle d'avance.

Megumi sortit son téléphone portable de sa poche afin de l'avertir de son arrivée, mais à peine avait-elle commencé à taper son message que les mots de la sorcière revenaient déjà la hanter.

Elle déglutit difficilement, le regard perdu dans le vide avant de finalement décider de ranger son portable.

« Je lui fais confiance... C'est seulement pour contredire cette folle que je vais m'abstenir de le prévenir » se dit-elle.

Une fois face à l'établissement, Megumi descendit du bus et se trouva un petit banc, non loin du portail principal.

Beaucoup de monde était déjà posté à l'entrée, et plus particulièrement des jeunes femmes d'environ son âge.

« Peut-être qu'une célébrité étudie dans ce lycée » Songea-t-elle en cherchant son portable pour vérifier.

Mais sa main rencontra la bille en premier, alors elle la sortit de sa poche et l'observa pendant un instant.

Elle était d'une transparence très pure, un peu comme une minuscule boule de cristal, et la tache bleue au centre s'était étrangement agrandie...

Ou peut-être était-ce son imagination ?

Elle la rapprocha de son œil d'un air intrigué.

« Mayu a peut-être raison... »

« Je suis peut-être en train de perdre la boule... »

« Sans mauvais jeu de mot... »

Elle leva les yeux vers le ciel et poussa un soupir en songeant de nouveau à l'histoire du voyageur.

- L'Akai...ito. Souffla-t-elle, les yeux perdus dans le vague. Le fil rouge du destin...

« Tu as un petit ami depuis trente-trois jours... »

- Comment a-t-elle pu deviner au jour près ? marmonna-t-elle.

« ... mais ton destin n'est absolument pas lié au sien. »

« Tu devrais prendre garde, il use de ton innocence afin de parvenir à ses fins... »

La jeune lycéenne déglutit et secoua la tête.

Non. Cette femme était peut-être médium, mais il était tout à fait possible qu'elle se soit trompée sur lui...

Il ne pouvait en être autrement.

Lorsque les lycéens commencèrent enfin à sortir, Megumi se leva vivement de son banc et se mit un peu à l'écart, afin de ne pas trop attirer l'attention avec son uniforme.

Elle fouilla la foule des yeux, en espérant ne pas le rater, mais il y avait tant de monde...

« Je devrais peut-être lui téléphoner finalement... »

Elle chercha son téléphone à l'aveuglette et un sourire étira subitement ses lèvres lorsqu'elle repéra enfin le visage de Motoharu.

Elle s'apprêtait à aller à sa rencontre lorsqu'elle vit soudain le regard du jeune homme s'éclairer chaudement.

Ses yeux fixaient quelqu'un dans la foule, avec une telle tendresse que Megumi se figea instinctivement sur place, le cœur serré d'avance.

Une jeune femme aussi grande qu'élancée, et aux longs cheveux sombres, se frayait un chemin jusqu'à lui avant de le prendre joyeusement dans ses bras.

Motoharu répondit à son étreinte en déposant un tendre baiser dans le creux de son cou.

Un geste qui lui fit l'effet d'une douche froide. Megumi en oublia de cligner des yeux.

Motoharu murmura quelques mots à son oreille, puis il posa un baiser sur ses lèvres avant de l'enlacer par la taille. La femme gloussa en calant sa tête contre son épaule et le couple s'éloigna en direction de l'arrêt de bus, sans même remarquer la statue qui les fixait au loin, avec de grands yeux choqués.

Megumi était complètement outrée par ce qu'elle venait de voir.

« Non mais... C'est une blague ? »

« Non, ce n'est pas possible, j'ai dû rêver... » se dit-elle en se frottant les yeux.

Et lorsqu'elle vit son petit ami blottir amoureusement son nez contre la joue de cette femme, Megumi comprit que tout ceci était bien réel.

- Purée... Soupira-t-elle en serrant les dents pour contenir ses larmes de colère. Je n'ai rien vu venir...

Elle resta un long moment ainsi, comme figée sur place.

La jeune femme aurait voulu extérioriser sa colère, mais elle n'en avait ni le courage ni la force, alors elle prit sur elle et se rendit à son cours de violon, le corps et le cœur terriblement lourds.

Elle passa l'intégralité du cours à cogiter et à revoir en pensée la trahison de Motoharu, pourtant, son professeur la félicita chaleureusement pour ses progrès.

- C'est la première fois que tu joues aussi bien, dit le vieil homme en replaçant correctement ses lunettes de vue sur son nez. Je vois que les examens trimestriels ne t'ont pas empêché de pratiquer, je te félicite pour ton sérieux.

Megumi le remercia distraitement, l'esprit toujours ailleurs.

Elle aimait beaucoup venir à l'école de musique, mais à ce moment précis, elle désirait seulement plonger dans son lit et tout oublier.

Tout. Jusqu'à sa propre existence.

- À la semaine prochaine, Tsukishi sensei, marmonna-t-elle lorsqu'il annonça la fin de la leçon.

- À la semaine prochaine et pense à te reposer ! Recommanda-t-il en lui jetant un regard inquiet.

Megumi ferma la porte derrière elle et quitta l'école en traînant des pieds, le regard hagard.

La jeune lycéenne était si abattue qu'elle préféra finalement rentrer directement chez elle, et reporter de nouveau ses emplettes à un autre jour.

Elle n'avait pas du tout le cœur à faire du shopping...

- Je suis rentrée... marmonna-t-elle en ouvrant la porte de chez elle.

Elle savait pertinemment que personne n'allait lui répondre, mais elle ne pouvait s'empêcher de tenter de se donner l'illusion qu'elle était attendue.

Megumi était habituée à vivre seule, mais elle n'avait jamais autant désiré entendre sa mère lui répondre. Aussi stricte et oppressante était-elle...

Mais ses chaussures n'étaient pas dans l'entrée.

Elle soupira en fermant la porte à clef derrière elle, puis elle se traîna péniblement jusqu'à la salle de bain, et cogita longuement dans l'eau chaude, sans parvenir à se défaire de cette boule qui lui serrait la gorge.

Elle aurait voulu hurler, pleurer, tout casser dans l'appartement, mais elle valait bien mieux que cela.

Sa mère lui avait appris à toujours étouffer ses émotions négatives, mais la trahison avait un goût si amer qu'elle peinait à canaliser sa colère.

Megumi subissait la première peine de cœur de toute sa jeune vie. Sa première désillusion.

« Alors que j'ai choisi de le fréquenter... Parce que j'étais justement certaine qu'il n'était pas un coureur de jupon. Je me suis complètement plantée. »

Enfin, lorsqu'elle se décida à sortir de son bain, elle se sécha rapidement et enfila un petit short noir ainsi que son tee-shirt préféré.

Un très large haut orange, avec une tête de panda blasée au niveau de la poitrine.

La jeune femme avait une leçon de mathématiques à réviser, mais elle n'en avait ni la force ni l'envie.

Son cœur et son amour-propre avaient été bien trop malmenés, alors elle décida de ne rien faire de sa soirée, pour une fois.

Elle fit chauffer ses restes de la veille et s'installa devant la télévision, dans l'espoir de penser à autre chose.

Mais c'était plus fort qu'elle. Elle ne pouvait s'empêcher de revoir en pensée cet homme la trahir, encore et encore…

Quelle terrible journée !

Après avoir passé des heures à zapper sans réellement regarder l'écran, la jeune femme éteignit la télévision et saisit machinalement son violon avant de se diriger vers sa chambre, d'un pas traînant.

Elle ne parvenait toujours pas à réaliser.

Motoharu jouait sur plusieurs tableaux. Quelle farce !

Si elle ne l'avait pas vu de ses yeux, la jeune femme n'y aurait jamais cru.

« Ah !... Mais alors... !? Ce coup de fil, hier ! » Réalisa-t-elle soudain.

C'était forcément elle ! Ou peut-être une autre !

Megumi était en tout cas certaine qu'il n'était pas allé retrouver sa mère.

Elle comprenait mieux sa gêne et son regard légèrement fuyant de la veille.

« Purée, mais quel menteur... »

Elle pesta un juron et plaça son violon contre son menton avant de jouer machinalement le morceau qu'elle avait travaillé avec son professeur un peu plus tôt.

« Bref, n'y pense plus... cette histoire ne te concerne plus ! C'est terminé ! » Se dit-elle.

Il faisait sombre dans sa chambre, mais elle ne se donna pourtant pas la peine d'allumer.

Elle était bien ainsi, dans la pénombre, face à sa fenêtre.

La lune se cachait derrière d'épais nuages gris, comme pour laisser la jeune lycéenne le plus possible dans l'obscurité.

« La lune... »

Megumi frissonna en repensant à la sorcière, puis, elle termina son morceau de violon et sortit la bille de son sac.

Elle s'approcha de la fenêtre pour mieux la contempler et constata avec surprise que la tache bleu nuit avait déjà quasiment envahie la totalité de la bille.

« Mais... Comment est-ce possible ? » s'interrogea-t-elle en la faisant tourner entre ses doigts.

Une tension étrange s'installa en elle, et Megumi serra instinctivement le manche de son violon en levant un regard inquiet vers le ciel nocturne.

Un long silence s'écoula, qu'elle brisa en pouffant de dérision.

« Quelle idiote, je suis... »

La jeune fille soupira et posa la bille sur la table de chevet avant de se remettre en position pour reprendre son morceau, mais elle avait à peine fini de jouer sa première note, qu'une explosion de lumière retentissait déjà dans son dos.

Elle poussa un cri de surprise et un souffle semblable à une bourrasque l'expédia soudain contre la fenêtre. Elle sauva instinctivement son violon en le serrant contre son cœur, et ses yeux ronds fixèrent la pleine lune avec effroi avant de se tourner vers la bille qui semblait avoir provoqué une tornade de lumière dans sa chambre...

Celle-ci n'était plus posée sur la table de chevet, elle flottait à présent au milieu de la pièce et brillait avec un tel éclat que Megumi peinait à la regarder directement.

Le souffle faisait tournoyer ses cheveux dans tous les sens, des feuilles de papiers virevoltaient entre les murs, les rideaux s'affolaient dans les airs...

Que se passait-il ? C'était totalement insensé...

Megumi sentit une intense chaleur l'envahir, comme la veille, lorsqu'elle avait aperçu la bille pour la première fois, puis elle s'en approcha avec précaution, comme attirée par ce petit cercle aveuglant.

« Bon... Soit cette vieille folle ne m'a pas bernée, soit c'est moi qui perds la tête... » se dit-elle.

Le cœur battant à mille à l'heure, elle tendit une main hésitante vers la lumière, et à l'instant où son doigt frôla la bille, Megumi disparut comme par enchantement...

Et la pièce plongea de nouveau dans l'obscurité, tandis que les feuilles de papier retombaient lentement sur le sol, et que les rideaux cessaient de danser…

 

 

* * *

 

 

Megumi ouvrit péniblement les yeux avant de rapidement les refermer en grimaçant.

La lumière était si aveuglante qu'il lui fallut quelques secondes d'adaptation.

Lorsqu'elle parvint enfin à les rouvrir, elle fronça aussitôt les sourcils en apercevant une bordée d'arbres, si immenses qu'ils caressaient presque le ciel.

- Qu... Hein ?

Un peu perdue, elle se redressa difficilement en jetant des regards égarés autour d'elle. Elle était étendue au milieu d'une magnifique clairière, entourée d'arbres dont le feuillage était d'un vert si vif qu'il paraissait irréel.

« Que... Que s'est-il passé ? Comment ai-je atterri ici ?! »

Elle grimaça de douleur et se hissa sur le côté en sentant une forme dure plantée dans ses reins.

- Aaaah, non, ce n'est pas vrai ! S'exclama-t-elle en ramassant ce qui restait de son pauvre violon.

Il était dans un piteux état et semblait même avoir perdu un morceau dans sa chute.

« Sa chute... » se dit-elle en levant de nouveau les yeux vers le ciel.

Mais comment... ? Comment s'était-elle retrouvée au milieu de cette forêt ?

Son regard trouva soudain la bille, non loin d'elle, au milieu de l'herbe mousseuse, et tout lui revint brusquement...

La lumière aveuglante, cette bourrasque qui avait mis sa chambre sens dessus dessous... Cette sensation de fourmillement et cette chaleur qui avaient parcouru ses doigts à l'instant où elle s'était aventurée à toucher la lumière. Elle se souvint aussi avoir été aspirée dans une sorte de brèche, et avoir traversé un long tunnel aveuglant à la vitesse de la lumière.

« Suis-je...morte ? » S'interrogea-elle en se décidant enfin à se lever.

« Ou peut-être que je rêve... »

Elle se pinça et pesta de douleur, abandonnant rapidement la théorie du rêve.

« Mais alors... Que m'est-il arrivé ? »

Elle se pencha pour ramasser la bille, et regarda autour d'elle en s'avançant dans les bois, d'un pas hésitant.

« J'espère ne croiser personne... » songea-t-elle en baissant les yeux vers le grand tee-shirt qui lui servait de pyjama.

Elle avait enfilé un short noir, mais c'était loin d'être suffisant.

Tout à coup, un bruit sourd se fit entendre dans son dos, faisant sursauter la jeune femme. Elle se figea sur place et se tourna lentement en retenant son souffle.

Aussitôt sa peur fondit comme neige au soleil. Il s'agissait d'un petit animal. Il était simplement descendu de son arbre afin de ramasser quelques graines sur l'herbe mousseuse.

« Un écureuil ? » se demanda-t-elle, attendrie.

Mais sa couleur était étrange. Il était d'un rose très pale, et ses oreilles étaient presque aussi longues et larges que celles d’un lapin.

Intriguée, elle s'en approcha avec précaution, sur la pointe des pieds et s'arrêta à environ deux mètres avant de s'accroupir.

- Coucou, toi... Souffla-t-elle pour attirer son attention.

Il leva soudain la tête vers elle et Megumi écarquilla les yeux de surprise en le voyant enfin clairement. Cet animal était vraiment adorable... Mais elle était certaine que l'homme ignorait son existence.

- Mon Dieu…

« Mais qu’est-ce que c’est ? »

« Une photo... Mon téléphone... Vite, mon téléphone... » se dit-elle en tâtant machinalement ses poches inexistantes, avant de se souvenir qu'elle l’avait laissé dans le salon...

Soudain, des cris d'hommes se firent entendre au loin, l'animal tressaillit et s'empressa de trouver refuge dans les hauteurs de son arbre. Megumi se releva d'un bond et tendit l'oreille, les yeux ronds, en se retenant de respirer.

« Des gens ? Merci mon Dieu... »

Elle avait espéré ne croiser personne dans cet accoutrement, mais elle avait tant besoin de savoir où elle avait atterri que sa tenue vestimentaire n'avait plus d'importance.

Elle se focalisa sur les cris et se mit à courir à travers les arbres, en pensant les avoir repérés.

Elle grimaça de douleur en marchant sur des cailloux et s'arrêta net à la fin d'une rangée d'arbres, juste au-dessus d'un sentier sablé. Une trentaine d'hommes en uniforme de soldat, combattaient contre une horde d'hommes vêtus de vêtements rappelant l'époque médiévale. Megumi fronça des sourcils et balaya le sentier du regard, à la recherche d'une équipe de tournage, mais elle ne trouva pas l'ombre d'une caméra...

- Euh... souffla-t-elle, de plus en plus perplexe.

Mais lorsqu'elle vit une lame trancher la tête d'un soldat, elle comprit que ce n'était pas du tout un tournage.

- Oh mon Dieu... gémit-elle en détournant le regard de ce bain de sang qui se dessinait sous ses yeux.

C'était une scène absolument sanglante. Une véritable séquence de guerre. Elle avait toujours été fascinée par les séries et films traitant des différentes guerres que l'humanité avait traversées, mais elle prenait conscience que la réalité du champ de bataille était bien pire que tout ce qu'elle avait pu imaginer.

Tout ce sang...

Megumi plaqua une main sur sa bouche pour contenir sa nausée, mais le spectacle était trop insupportable, et elle se mit à vomir en s'appuyant contre un arbre.

Mais son estomac était si vide que s'en était douloureux, elle plaqua sa main contre son ventre en grimaçant, puis elle s'efforça de respirer pour se calmer.

« Non, ce n'est pas vrai. Je rêve...Je suis en train de rêver ! »

Elle se pinça le bras, se gifla et se cogna la tête contre un arbre, mais rien n'y faisait. Elle était toujours dans cette maudite forêt. Megumi se palpa vivement le crâne afin de vérifier si elle avait une bosse ou une blessure qui aurait pu être la cause de cette hallucination, mais ne trouva rien...

« Bon sang, mais... Que se passe-t-il ? Je ne comprends rien... »

Elle se redressa en soupirant, la main toujours contre son estomac et son sang se glaça lorsqu'elle réalisa soudain que quatre hommes regardaient dans sa direction. Leurs vêtements étaient plus sophistiqués que ceux des soldats. Était-ce des supérieurs de cette armée ? Ils s'échangèrent quelques mots et trois d'entre eux se dirigèrent vers sa cachette d'un pas rapide, tandis que le quatrième restait sur place.

Megumi n'hésita pas une seconde et détala comme une folle, à l'aveuglette, le cœur battant à mille à l'heure. Les branches fouettaient son visage, ses bras et ses jambes nues. Ses chevilles se tordaient sur les pierres. Elle était incapable de formuler la moindre pensée cohérente, seul son instinct de survie semblait la contrôler.

Elle n'avait jamais couru aussi vite de sa vie, pourtant, ils ne tardèrent pas à la rattraper. Deux silhouettes jaillirent brusquement de nulle part devant elle, elle buta contre eux et tomba en arrière en poussant un cri, davantage de terreur que de douleur. Elle se recroquevilla sur l'herbe et leva vivement de grands yeux tétanisés vers les hommes qui la toisaient de leur hauteur. L'un avait des cheveux bouclés un peu en bataille, coupés très court au niveau de la nuque. Son corps était svelte et devait mesurer à peine une tête de plus qu'elle, tandis que l'autre était beaucoup plus grand, presque gigantesque tant sa corpulence était imposante. Ses cheveux sombres aux reflets rouges étaient noués en une épaisse queue de cheval.

Leur expression était tout sauf amicale…

- Tiens, tiens, une espionne, ricana le moins imposant des deux, en tapotant son arme contre son épaule.

 

Megumi déglutit et rassembla vivement ses idées :

- Je... Je ne suis pas une espionne, je,...bégaya-t-elle en se levant, malgré le tremblement incontrôlable de ses jambes.

Elle devait fuir ! Elle devait leur échapper à tout prix ! Ces types étaient dangereux !

Megumi recula en roulant des yeux affolés et buta soudain contre le torse de son troisième poursuivant. Elle poussa un cri de surprise et se tourna vivement vers lui, le visage paniqué.

Il n'avait pas bronché, et la toisait calmement, un sourire narquois aux lèvres.

Et à cet instant-là…

À la seconde où Megumi posa les yeux sur lui, son visage se vida lentement de toute expression... Elle pensa que sa réaction venait peut-être d'un éventuel choc à la tête, ou peut-être du fait qu'elle venait seulement de se réveiller...

Toujours était-il qu'en le regardant, elle eut l'impression de voir un mirage...

Un merveilleux mirage...

Elle sentit son cœur faire un bond violent dans sa poitrine avant de repartir à un rythme effréné.

Il avait de magnifiques yeux, d'un vert sombre, teinté de légères nuances orangées. Des lèvres délicatement ourlées, des cheveux bruns aux reflets cuivrés attachés en chignon négligé...

Ses épaules n'étaient ni trop larges, ni trop fines, et il possédait cette aura si particulière qui forçait l'admiration. Ce charisme intense et intimidant...

Elle avait cette impression étrange de l'avoir toujours connu. La conviction que les moindres nuances de son expression lui étaient familières, comme si elles étaient siennes...

Comme si elles avaient été imprimées au plus profond de son être, bien avant sa naissance.

Elle se sentit vaciller en elle-même, comme si elle n'avait pas mangé depuis des jours et resta un instant perdu dans cet état d'hébétude merveilleuse...

- As-tu perdu ta langue ? Se moqua-t-il.

Elle cligna des yeux, comme si elle sortait d'un rêve, avant de baisser vivement la tête, le souffle court.

La jeune femme venait de réaliser qu'elle avait cessé de respirer sans s'en rendre compte, elle était complètement essoufflée.

- Pour qui travailles-tu, femme ? demanda soudain le plus jeune.

Megumi tressaillit et recula pour mettre un peu de distance entre elle et l'homme qui l'avait troublée.

- Je... Pour personne, je...balbutia-t-elle, le regard fuyant.

Elle était si tétanisée qu'elle tremblait de tous ses membres.

« Que puis-je faire ? ... Comment vais-je me sortir de là ? »

- Je... Je ne travaille pour personne. Je ne suis pas une espionne !

- Tiens donc ? Qui donc pourrait roder dans le coin, en pleine bataille, si ce n'est une espionne ? Railla l'homme qui l'avait déstabilisée.

Elle sentit son cœur vibrer au son de sa voix et retint son souffle, comme pour reprendre contenance.

« Mon Dieu, mais qu'est-ce qui m'arrive ? » S’interrogea-t-elle en évitant soigneusement de le regarder.

- Je... Je suis arrivée ici, par accident…

Ils prirent un air sceptique et posèrent un regard intrigué sur sa tenue vestimentaire.

- Qui es-tu, femme ? Demanda le plus grand en évitant de s'attarder sur sa tenue légère.

- Je... Megumi Minami, mentit-elle sans trop savoir pourquoi, d'une voix tremblante.

Elle était au bord de la crise de nerf, et sa tenue ne l'aidait guère à se détendre, elle se sentait si vulnérable...

Son regard cherchait désespérément un moyen de fuir, mais c'était inutile. Elle était complètement prise au piège comme un animal.

Megumi leva la tête vers le plus grand des hommes et le défia du regard en constatant qu'il la dévisageait en silence, comme s'il tentait de sonder son âme...

- D'où viens-tu, femme ? L'interrogea-t-il enfin d'un air intrigué.

Malgré sa peur, Megumi ne put s'empêcher de se sentir agacée. Pourquoi s'obstinaient-ils à l'appeler ainsi ? Ne leur avait-elle donc pas donné son nom ? Ou peut-être était-ce simplement pour l'humilier.

- Femme ? Je t'ai posé une question !

Elle fronça du nez et ravala sa colère. Ce n'était vraiment pas le moment de jouer à la dure à cuire. Ces types étaient des assassins.

- Je... (elle déglutit) Je ne sais pas... Répondit-elle d'une voix hésitante.

Ils la jaugèrent soudain avec deux fois plus de méfiance.

- Tu ne sais pas ? Se moqua celui qui la troublait.

Megumi se mordilla la lèvre et baissa les yeux, les mains nerveusement emmêlées devant elle.

Que pouvait-elle répondre d'autre ? Megumi ignorait où elle était tombée, mais elle était quasiment certaine qu'elle se trouvait en un lieu fort éloigné de la ville de Tokyo...

Un long silence s'installa, et les trois hommes s'échangèrent un regard.

- Qu'est-ce qu'on fait ? S'enquit le plus massif, on est censés la tuer mais...

- Et c'est ce que nous allons faire, décida le plus jeune en dégainant son arme, un sourire mauvais aux lèvres.

Megumi recula vivement en arrière d'un air paniqué tandis que le plus grand le retenait avec lassitude.

- Non, Kenji, s'amusa-t-il. Nous devons la ramener à Akihoshi. C'est la meilleure chose à faire.

- Hein ? Raaah... Râla-t-il en rangeant son arme à contrecœur. Pourquoi l'embêter ? On a déjà tellement de prisonniers...

Megumi soupira de soulagement et poussa un cri de surprise lorsque le troisième l'attrapa soudain par le bras en pouffant de rire.

- Très bonne idée, Daisuke, s'amusa-t-il, ça promet d'être intéressant...

Il la toisa ensuite du coin de l'œil avec tant de cruauté et de sadisme que le sang de Megumi se glaça brusquement dans ses veines.

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