Akai ito
livre 1

couverture - Copie_edited.jpg

Chapitre 1

carte aldagarya.jpg

- Enfin ! C’est fini !

Megumi était si heureuse d'en avoir terminé avec les examens trimestriels qu'elle sentait à peine ses pieds toucher le sol.

- Tu penses avoir tout réussi ? Même les maths ? S'enquit Mayu, visiblement perplexe en voyant sa meilleure amie si positive.

- « Surtout » les maths ! S'exclama-t-elle avec entrain en lui adressant le « v » de la victoire. J’ai fait un carton ! C'est moi la meilleure !

En réalité, la jeune lycéenne n'en était pas si certaine, mais elle n'en avait cure. Elle était de ceux qui aimaient vivre au jour le jour, et tout ce qui comptait à ce moment précis, c'était que les examens soient terminés.

- J'ai bien envie de fêter ça avec un grand bol de salade de chou rouge ! S'enthousiasma-t-elle.

- Curieuse façon de fêter ça, ma petite Megumi... marmonna Mayu avec lassitude.

- Je ne suis pas petite ! S'énerva-t-elle.

- Oh, ce n'est qu'une façon de parler, enfin...

En effet, à son grand désespoir, la jeune lycéenne de dix-sept ans n'était jamais parvenue à dépasser les malheureux cent-cinquante-cinq centimètres que lui affichait son livret de santé.

Les gens la prenaient souvent pour une collégienne, et cela la complexait énormément. La jeune femme mettait toujours cela sur le compte de sa taille mais c'était surtout dû à l'éclat d'innocence qui brillait au fond de ses grands yeux noisette.

- Tu devrais cesser d'espérer encore et toujours une soudaine poussée de croissance. Ce n'est pas si génial d'être grande...

- Ouais, je voudrais bien t'y voir, moi ! Râla-t-elle.

En effet, contrairement à Megumi, Mayu était assez grande pour devenir mannequin, son visage inexpressif lui donnait un air très adulte, et sa longue chevelure brillante faisait toujours pâlir d’envie toutes les femmes qu’elle rencontrait.

- J'en ai assez que les gens me prennent sans arrêt pour ta petite sœur ! Et j'en ai surtout assez qu'on me pince les joues comme si je sortais à peine du berceau !

- Ha ha, mais ça, c'est juste parce que tu es mignonne... s'amusa-t-elle. Ah, tiens ! Ce n'est pas ton amoureux là-bas ?

Megumi sentit son cœur manquer un battement et se tourna vivement vers le portail du lycée. Lorsqu'elle reconnut au loin la silhouette de Tetsuya Motoharu, elle rougit instantanément jusqu'à la racine des cheveux.

- Mais, qu'est-ce que tu racontes, Mayu chan ?! Nous n'en sommes pas encore là ! S'exclama-t-elle d'une voix étranglée en roulant des yeux paniqués. Pour l'instant, nous... Nous nous fréquentons mais je ne lui ai même pas encore tenue la main !

- Et vous attendez quoi ? Râla-t-elle d'un air exaspéré, ça va faire un mois qu'il t'a fait sa déclaration !

- Bah …

Megumi était terriblement embarrassée, elle jeta un regard furtif vers Motoharu qui lui faisait un signe de la main.

- Allez va, il t'attend, l'encouragea Mayu en lui assénant une tape sur le dos.

La jeune fille déglutit et rejoignit son petit ami au pas de course, les joues rouges.

Motoharu était l'archétype de l'élève modèle. Toujours ponctuel et poli, il rêvait de faire carrière dans la médecine et travaillait dur pour atteindre son but. Sa motivation et son sérieux étaient des qualités que Megumi avait d'emblée beaucoup appréciées chez lui.

- Bonjour, Takahashi kun, la salua-t-il.

- Bonjour Motoharu kun, lui répondit-elle un peu gauchement.

Elle tenta de sourire de toutes ses dents pour cacher son embarras, mais ses joues la trahissaient, à son grand désarroi. Il fit néanmoins mine de n'avoir rien remarqué.

- Alors ? Tes derniers examens ? S'enquit-il.

- Je... Je pense que tout s'est bien passé.

Il eut l'air sincèrement ravi.

- Formidable ! Comme promis, je t'invite au cinéma pour fêter ça !

- Aujourd'hui ? C'est vrai ?! S'exclama-t-elle joyeusement. Super ! Allons-y !

Megumi avait prévu d'acheter quelques mangas et une nouvelle plante pour décorer le salon, mais un bon film avec Motoharu était tout aussi bien.

« Je ferais mes petites emplettes un autre jour » Décida-t-elle intérieurement.

Motoharu étudiait dans un lycée pour garçon, alors Megumi n'avait que peu souvent l'occasion de le voir. Sans parler des nombreuses activités extra-scolaires qu'elle devait gérer de son mieux afin de ne pas fâcher sa mère. Les moments de tranquilités étaient rares, elle comptait donc bien en profiter.

« Mon cours de violon se terminera à 18h30 demain, j'aurais donc un peu de temps pour passer au magasin de plantes » s'organisa-t-elle mentalement en souriant à Motoharu.

En sortant de la salle de cinéma, Megumi ne pouvait contenir son excitation tant elle avait pris du plaisir devant le film d'aventure que Motoharu avait choisi. Elle en parla longuement tandis que le jeune homme se contentait de la regarder en souriant, comme s'il buvait ses paroles. Elle s'apprêtait à commenter la fin du film, qui l'avait laissée un peu perplexe, lorsqu'elle sentit soudain les doigts de Motoharu caresser doucement le dos de sa main, avant de la saisir. Megumi se figea sur place et sentit son cœur frémir. Les yeux ronds comme des billes, elle se mit soudain à rougir comme une pivoine. C'était la première fois que Motoharu se montrait entreprenant. Il avait toujours été très amical jusque-là...

« Qu... Qu'est-ce que je dois faire ? Comment suis-je supposée réagir ?! » Paniqua-t-elle intérieurement.

- Takahashi kun... Souffla-t-il d'une voix rauque.

Megumi déglutit difficilement et leva doucement la tête vers son visage, les yeux intimidés. Son regard sombre analysait chaque détail de ses lèvres, comme s'il était déjà mentalement en train de les dévorer. Megumi sentit ses mains trembler lorsqu'il commença à se pencher doucement vers elle.

« Mon Dieu, alors ça y est ? C'est maintenant ? » S'affola-t-elle en fermant les yeux.

Soudain, le téléphone portable du jeune homme se mit à sonner, coupant net la magie de l'instant. Il relâcha sa main.

- Mince...Excuse-moi, soupira-t-il en fouillant dans sa poche.

Il jeta un œil à son écran et la regarda d'un air désolé.

- Pardon, je dois répondre...

- Ah, mais... Bien sûr, vas-y, bégaya-t-elle aussi paniquée que gênée.

Il lui sourit en s'excusant de nouveau et répondit en s'éloignant de quelques mètres. Megumi appuya une main sur son cœur et soupira profondément.

Quelle surprise !

Elle avait été complètement prise de court. Un peu plus et Motoharu lui donnait son tout premier baiser.

« Ce n'est pas passé loin... » Se dit-elle, soulagée.

Non pas qu'elle n'en avait pas envie, mais elle n'était pas encore certaine d'être prête. Ils se fréquentaient depuis un mois, certes, mais entre les cours du soir de Motoharu, et ceux de Megumi, ils n'avaient pas réellement pris le temps d'apprendre à se connaître. La jeune lycéenne voulait être certaine d'offrir son premier baiser à celui qu'elle aimerait de tout son cœur.

Motoharu réunissait toutes les qualités qu'elle appréciait, alors elle ne voulait pas aller trop vite et tout gâcher.

« Je ne sais pas qui tu es, mais merci beaucoup de nous avoir interrompus, ô noble interlocuteur... »

Megumi en profita pour chercher son propre téléphone et sourit en découvrant un message de Mayu :

 

Alors ? Premier je t'aime ? Premier baiser ? Ou toujours rien ?

 

La jeune lycéenne pouffa de rire avant de lui répondre :

 

Toujours rien. Enfin... Je ne sais pas trop. Je te raconterai demain.

 

Megumi aurait pu lui envoyer un vocal, ou tout simplement l'appeler un peu plus tard, mais elle préférait tout lui raconter directement, afin de pouvoir profiter pleinement de sa réaction.

- Takahashi kun ! Fit soudain Motoharu en la rejoignant. Pardon de t'avoir fait attendre !

- Ah, ne t'inquiète pas, dit-elle en rangeant son portable dans sa poche. Tout va bien ?

- Oui, bredouilla-t-il embarrassé. Enfin, pas vraiment...je suis vraiment désolé, mais je dois te laisser.

- Ah bon ? S'étonna-t-elle, il y a un problème ?

- Rien de grave ! Mais ma mère a un souci, je dois aller la rejoindre.

- Oh, bien sûr ! Ne la fais pas attendre ! Vas-y !

- Je suis vraiment désolé... Je voulais t'emmener dîner et te raccompagner chez toi.

- Ne t'inquiète pas, j'avais prévu de faire quelques courses alors vas-y, vite ! On s'appelle, ce soir !

Il lui fit un sourire désolé et promit de lui passer un coup de fil dans la soirée avant de s'éloigner d'un pas empressé. Megumi le regarda partir en soupirant, les joues roses.

« Bon, je vais pouvoir acheter mes livres et ma plante, finalement... »

La jeune lycéenne vérifia l'heure sur son portable, puis elle tourna les talons, en direction du centre- ville. Mais au bout de quelques pas, Megumi sentit un étrange malaise l'envahir. Elle rentra instinctivement sa tête dans ses épaules et retint son souffle.

« Que... Que se passe-t-il ? »

Elle avait la désagréable impression d'être observée…

Megumi regarda discrètement autour d'elle et son cœur manqua un battement lorsqu'elle croisa le regard d'une très vieille mendiante. Elle était assise sur le trottoir, au pied d'un immeuble, le corps caché sous une longue cape sombre et usée par le temps. Son regard gris fixait le visage de Megumi, comme pour lire dans son âme. Elle était si terrifiante que la lycéenne osait à peine respirer.

« Elle est en train de me lancer une malédiction ou quoi ? » s'affola-t-elle tandis que son visage virait au bleu. Elle tremblait presque de peur.

« Euh, je vais lui donner des pièces... dans le doute » décida-t-elle en cherchant les maigres yens qui traînaient dans le fond de sa poche.

Megumi s'approcha minutieusement de la vieille femme, sans oser la regarder dans les yeux, de peur d'être maudite, et se pencha pour déposer l'argent devant elle.

- Pauvre enfant, souffla la voix tremblante de la vieille mendiante.

Megumi tressaillit, stoppant net son geste, et leva un regard hésitant vers son visage ridé. Puis, sans qu'elle ne l'ait vu venir, la main veineuse de la vieille femme attrapa soudain le poignet de Megumi.

Surprise, la jeune lycéenne en fit tomber ses pièces et poussa un cri de frayeur, tandis que la vieille femme étudiait déjà les lignes de sa main avec attention.

- Mmh... Je m’en doutais, marmonna-t-elle enfin d'une voix traînante.

- Qu... Quoi donc ?

Le regard gris de la vieille femme fixa intensément sa paume, et un rictus étira ses lèvres inexistantes.

- Euh madame... ? Bégaya Megumi, le cœur battant à cent à l'heure.

« Je peux récupérer ma main ?! » cria-t-elle intérieurement.

- Mon enfant... reprit-elle enfin, en levant ses yeux effrayants vers les siens.

Megumi retint son souffle et frémit en sentant les doigts de la vieille femme se resserrer sur sa peau.

- As-tu déjà entendu parler... De la légende de l'Akai Ito ?

Megumi la regarda bêtement pendant un instant avant de se décider enfin à lui répondre, d'une voix hésitante :
- Euh, ça me parle un peu oui, mais...

La jeune lycéenne déglutit et tenta de récupérer sa main, mais la vieille femme resserra son emprise, plantant presque ses longs ongles crochus dans son poignet.

- Il s'agit de la légende du fil rouge, murmura l'étrange mendiante.

Megumi fronça les sourcils d'un air interrogateur. Où cette femme voulait-elle en venir ? Que lui voulait-elle ?

- Il y a longtemps, commença-t-elle d'une voix traînante, un voyageur répondant au nom de Wei Gu fit une halte dans un petit village sur son chemin...

Megumi évita de regarder les ongles de la vieille femme qui semblaient prêts à se nourrir de sa chair, et leva de nouveau les yeux vers son regard gris, presque éteint.

- Dans ce village, il rencontra un très vieil homme, dont le regard était plongé dans un grand livre. Intrigué, le voyageur l'interrogea et celui-ci lui répondit qu'il s'agissait d'un livre contenant toutes les unions matrimoniales du monde.

Megumi prit un air intrigué, ce qui fit sourire sombrement la vieille femme. Elle continua :

- Le vieil homme ajouta que le sac de toile qu'il possédait contenait des fils de soie rouges, qui, une fois attachés aux pieds de deux personnes, les vouent à être mari et femme, et ce, quelle que soit la distance qui les sépare. Le voyageur lui demanda alors qui serait sa femme, et le vieillard lui répondit qu'il s'agissait de la petite-fille d'une marchande. Persuadé que le vieillard se moquait de lui, il repartit et alla se coucher dans une auberge. Le lendemain matin, Wei Gu voulut tout de même jeter un coup d'œil à la jeune fille dont le vieillard lui avait parlé la veille, afin de satisfaire sa curiosité, et il fut vexé de constater à quel point elle était laide. Ses cheveux étaient raides et sales, son visage était aussi blanc que celui d'un cadavre... Il la trouva terriblement repoussante. Alors, il la bouscula en passant à côté d'elle et s'éclipsa sans se retourner, ni même s'excuser...

La femme marqua une courte pause avant de reprendre :

- Des années plus tard, il épousa une jolie jeune femme et comme le voulait la tradition, il ne découvrit son visage que le soir du mariage. Celle-ci avait une marque sur le front. Intrigué, il lui demanda d'où provenait cette marque et elle lui répondit que lorsqu'elle était petite, un voyou l'avait fait tomber sur le front et qu'elle en avait gardé une cicatrice. Wei Gu réalisa alors qu'il était le voyou en question et que le vieillard avait eu raison...

Un long silence s'écoula tandis que la fin de l’histoire résonnait dans l’esprit de Megumi.

Le thème du fil rouge du destin était souvent abordé dans les livres à l'eau de rose, mais c'était la première fois qu'elle entendait cette histoire...

- Pourquoi me racontez-vous cela ? Demanda-t-elle à mi-voix.

La vieille femme plongea profondément son regard dans le sien, comme pour pénétrer son esprit.

- Tu as un homme dans ta vie depuis trente-trois jours... Mais ton destin n'est pas du tout lié au sien, lui révéla-t-elle d'une voix si basse qu'elle peinait à l'entendre. D'ailleurs, tu devrais prendre garde, il use de ton innocence afin de parvenir à ses fins...

- Hein ?

Megumi se redressa légèrement en fronçant des sourcils.
« Mais qu'est-ce qu'elle raconte ? »

La lycéenne compta mentalement et réalisa avec stupeur que le nombre de jours était correct. Comment avait-elle pu deviner ? Megumi eut un serrement au niveau de son cœur qu'elle tenta d'ignorer.

- Motoharu n'est pas comme ça ! Le défendit-elle, le regard furieux.

La vieille femme ferma les yeux, avant de continuer :

- Libre à toi de tomber dans son piège ou non. Mais de toute façon, il n'en aura pas l'occasion, tu seras fixée bien assez tôt...

Megumi sentit son cœur se serrer davantage. Cette maudite sorcière était parvenue à la faire douter, et cela la blessait plus qu'elle ne désirait l'admettre.

« C'est faux. C'est complètement faux ! »

- Mais madame, fit Megumi, préférant rapidement changer de sujet, pourquoi m'avez-vous parlé de la légende du fil rouge ?

Les yeux gris de la vieille femme devinrent plus intenses...

- Parce que, mon enfant, l'homme dont le destin est lié au tien... répondit-elle doucement. Celui qui est lié à toi par l'Akai Ito... ne vit pas dans ce monde.

Megumi sentit soudain un frisson glacial lui traverser le dos. Elle sursauta et eut un geste de rejet si vif que la vieille femme dut lâcher son emprise.

- Qu'est-ce que c'est que ces bêtises ? S'exclama-t-elle. Vous...

- Mais ! L'interrompit-elle en levant sa main osseuse, presque verdâtre. Je te donne une chance de le rencontrer... Cet homme que tu aimeras à en mourir, et qui t'aimera de la même façon...

Megumi la regarda sans comprendre, troublée, et la vieille femme ouvrit la paume de sa main, lui dévoilant une bille blanche, quasiment invisible. Une chaleur intense commença étrangement à l'assaillir, et la jeune lycéenne se mit à transpirer dans son uniforme.

- Euh... Qu'est-ce que vous voulez que je fasse avec une bille ? Bégaya-t-elle en tentant d'ignorer l'étrange malaise que cet objet éveillait en elle.

L'expression de la vieille femme changea, Megumi crut voir l'ombre d'un sourire.

- Tu le découvriras par toi-même, le moment venu...

La jeune femme eut un léger mouvement de recul lorsqu'elle lui tendit la bille, puis après une courte hésitation, elle la saisit entre ses doigts, un peu sans réfléchir. À première vue, il s'agissait d'une bille ordinaire, comme on en voyait souvent dans les cours de récréation…

Megumi la leva vers les rayons du soleil, mais plus elle la regardait, moins elle comprenait ce qu'elle avait de si spéciale.

- La pleine lune se montrera demain soir, fit la vieille femme. Réfléchis bien à ce que tu vas faire, et lorsque tu te retrouveras là-bas, tu devras attendre la pleine lune suivante pour pouvoir revenir ici. Cette occasion sera ton ultime chance de rebrousser chemin si toutefois la vie que tu mènes actuellement venait à te manquer...

Megumi fit tourner la bille entre ses doigts, puis elle soupira d'un air dubitatif. Cette discussion n'avait ni queue ni tête. Elle se sentait ridicule d'avoir presque prit cette femme au sérieux.

- Écoutez, c'est inutile, soupira-t-elle. De toute façon, je n'ai pas d'argent sur moi, vous perdez votre...

Megumi se figea et s'interrompit net en réalisant qu'elle avait disparu.

- H … Hein ?!

Elle recula vivement et regarda autour d'elle en roulant des yeux affolés.

- C'est... C'est quoi ce délire ? Marmonna-t-elle.

Megumi resta un long moment immobile sur le trottoir à se demander comment elle avait pu disparaître en l'espace d'un instant. Si rapidement...

« Peut-être... que j'ai rêvé ? »

La jeune femme baissa la tête vers la bille et déglutit difficilement. Non, elle ne pouvait pas avoir rêvé. Elle sentait encore ses doigts fins et glacés sur son poignet.

« Un fantôme ? » songea-t-elle en sentant un frisson la traverser.

- Ma...Madame ? L'appela-t-elle.

Un silence lugubre et pesant lui répondit.

Blême de peur, Megumi décida de quitter rapidement cette rue déserte et partit au pas de course dans la direction de son appartement. Tant pis pour le shopping. Elle n'avait plus du tout l'esprit à s'extasier sur des plantes.

Elle était complètement effrayée, son corps tremblait comme une feuille.

- Maman ? Appela-t-elle en ouvrant bruyamment la porte de son appartement, d'une voix désespérée.

Mais ses chaussures n'étaient pas à l'entrée.

Megumi se souvint alors que sa mère n'était pas censée rentrer avant de nombreuses semaines...

Elle soupira et ferma vite à clef derrière elle, avant de s'adosser contre la porte, le cœur battant à mille à l'heure. Elle n'avait jamais couru aussi vite de toute sa vie.

Et après ce curieux et terrifiant phénomène, elle aurait été soulagée de trouver sa mère dans leur appartement.

« Bon, tu vas prendre une douche et oublier tout ça... » s’encouragea-t-elle en tapotant son cœur.

Megumi se débarrassa de ses chaussures et de son sac avant de foncer dans la cuisine afin de s'hydrater.

La jeune femme vivait seule avec sa mère, Miyako, mais celle-ci était souvent absente depuis qu'elle était devenue responsable adjointe d'une importante marque de cosmétique.

Miyako était une véritable femme d'affaire, ambitieuse et stricte. Megumi faisait de son mieux pour la rendre fière, notamment en suivant avec sérieux les activités extra-scolaires qu'elle lui imposait depuis son plus jeune âge telles que l'art floral japonais, les langues vivantes, ou encore la musique...

Après avoir avalé un grand verre d'eau, Megumi le reposa dans l'évier et se dirigea vers la salle de bain. Elle avait tant transpiré que ses vêtements lui collaient à la peau. L'appartement était si grand qu'il lui fallut un moment avant de se retrouver enfin dans sa baignoire.

Megumi avait beau y vivre depuis des années, elle n'était jamais parvenue à s'y sentir réellement chez elle. Cet appartement était beaucoup trop spacieux pour elle seule. Le salon et la salle à manger étaient si immenses qu'on aurait pu très facilement y organiser de grands repas de famille. Sans parler des trois chambres. Si Megumi utilisait forcément la sienne, celle de sa mère était quasiment neuve, et la chambre d'ami n'avait jamais été inauguré. Megumi rêvait de voir cet appartement se remplir de rires et de bons souvenirs, ce qui n'était malheureusement pas près d'arriver...

Une fois propre, elle prit son repas sur la grande table en révisant une partition.

Avec les examens trimestriels, elle avait à peine pris le temps de travailler son violon.

« Je vais m'y mettre après le dîner » Décida-t-elle en vérifiant l'heure.

Soudain, le souvenir du regard gris de la vieille femme lui revint brusquement à l'esprit, et Megumi s'efforça de le chasser en secouant la tête. Si elle se laissait aller à y penser, elle n'allait pas en fermer l'œil de la nuit et sursauter au moindre bruit.

« VVVVVV » Vibra soudain son téléphone.
Megumi tressaillit et pesta en réalisant qu'elle avait oublié son portable dans son uniforme. Elle abandonna son repas et se rua vers la salle de bain avant de plonger sa main dans la poche de sa jupe.

En sortant son portable, elle fit malencontreusement tomber la bille sur le carrelage, qui roula jusqu'à la machine à laver.

- Aah, zut, râla-t-elle.

Elle s'apprêtait à la ramasser lorsqu'elle réalisa subitement que l'appel venait de Motoharu. Elle rougit comme une pivoine et s'empressa de répondre.

- Oui, allô ? Dit-elle d'une toute petite voix.
- Takahashi kun, c'est moi. Tout va bien ? Tu es bien rentrée ?

L'inquiétude dans sa voix lui mit du baume au cœur. Un sourire heureux étira ses lèvres.

- Oui, je suis bien rentrée... Et toi ? Tout va bien ?Ta maman ?
- Ah, oui, ne t'en fais pas pour ça, s'amusa-t-il. Juste un petit souci administratif qu'elle voulait que je règle.

Megumi soupira.

- Ah, je suis contente que ce ne soit rien de grave...
- Merci. Je suis désolé encore d'avoir dû te laisser. Tu n'as pas eu de problème sur le chemin du retour ?

- Euh, non, non...

Megumi baissa les yeux vers la bille qui s'était logée dans l'angle de la machine, puis elle se pencha pour la ramasser et l'examina d'un air intrigué en marquant soudain un temps d’arrêt, les sourcils froncés.

« C'est étrange... Je suis presque certaine que cette bille était blanche... »

Alors d'où venait cette touche de couleur bleu nuit ?

- Takahashi kun ?

Megumi cligna des yeux, sortant net de ses pensées.

- Ah, excuse-moi, je... Non, je suis rentrée sans problème, bégaya-t-elle. Rien à signaler...

Même si elle en avait envie, il était inutile de lui en parler. Il ne la croirait jamais...

« Par contre, je compte bien tout raconter à Mayu demain... Même si je sais d'avance qu'elle va me rire au nez ... »