Akai ito
livre 1

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Chapitre 13

« Brr, mon Dieu, je suis frigorifiée... »

Megumi, qui venait de prendre son bain glacial quotidien, quitta la salle de bain en se frictionnant les bras.

Ses lèvres tremblaient, ses dents claquaient...

Elle n'arriverait décidément jamais à s'y habituer.

« Une raison de plus pour vite quitter cet endroit et retourner chez moi... »

Le simple fait de s'imaginer barbotant dans sa baignoire d'eau brûlante la faisait vibrer de bien-être.

« J'ai tellement hâte..."

- Ah, ma petite Megumi, tu tombes bien !

Elle sortit net de ses pensées et se tourna vers le commandant Akihoshi qui s'avançait vers elle en souriant.

- J'allais justement frapper à ta porte pour t'apporter ceci.

Megumi baissa les yeux et peina à cacher sa surprise en découvrant son violon.

Il ne ressemblait d'ailleurs plus du tout à un violon...

Il avait à présent l'allure d'un ukulélé dont le manche avait été un peu trop raccourci...

Seul son archet était toujours en bon état.

- Je... vous remercie beaucoup, de l'avoir réparé... sourit-elle, mal à l’aise, en le récupérant avec précaution.

- Tout le mérite revient à Kenji, s'amusa-t-il, il est assez doué de ses mains.

- Je... penserai à le remercier comme il se doit, dans ce cas...

« Mon Dieu, il a ruiné mon instrument, ce nabot ! »

- Ha ha, ça lui fera plaisir ! Tu nous joueras un petit morceau à l'occasion ?

Megumi sourit pour cacher sa gêne à l'idée de jouer d'un instrument qui n'existait pas...

- Oui, je ferais de mon mieux... bredouilla-t-elle.

Il sourit et lui tapota affectueusement la tête, comme l'avait fait Daisuke plus tôt.

Un geste que l'on réservait généralement plutôt aux enfants...

Elle haussa les sourcils, surprise par cette chaleur rassurante qui au lieu de l'agacer, l'apaisait doucement.

Elle oublia presque que son corps était toujours glacial depuis sa sortie du bain.

- Et à part ça ? Comment te sens-tu ma petite... ?

Il lui sourit tristement, et Megumi comprit qu'il faisait allusion à son père, mort tragiquement dans un incendie.

Elle grimaça un sourire.

- Ça va, je... Je me repose et... je prépare mentalement mon départ.

Il fronça les sourcils avec inquiétude et hocha la tête.

- Nous reparlerons de cela plus tard, car pour l'instant, je ne suis pas certain que tu saches où aller...

Il tapota sa tête une dernière fois avant de récupérer sa main.

- Bonne nuit, ma petite, conclut-il avec un sourire doux avant de continuer de s'avancer le long du couloir.

Megumi le regarda s'éloigner, sans vraiment le voir, perdue dans ses pensées, puis elle baissa les yeux vers cet instrument qui n'avait plus rien d'un violon, et marcha en direction de sa chambre.

Il faisait noir dans le domaine, presque tout le monde était déjà parti se coucher, il était donc temps de plonger dans ses couvertures et de rejoindre les bras de Morphée.

Megumi ouvrit la porte de sa chambre en baillant, lorsqu'un bruit sourd l'extirpa soudain de ses pensées. Affolée, elle se tourna vivement vers l'ombre qui venait de fermer la porte pour elle et une main puissante se plaqua sur son visage, étouffant net le cri de stupeur qui s'apprêtait à franchir ses lèvres.

- Ne crie pas, Megu chan, ce n'est que moi... murmura une voix amusée dans la pénombre.

Megumi sursauta et écarquilla les yeux tandis qu'il la relâchait doucement.

- Mais... qu'est-ce que... tu fiches dans ma chambre ?! S'étouffa-t-elle à voix basse.

Il pouffa de rire et s'approcha de la commode afin d'allumer la petite bougie de sa lanterne.

- Je te l'ai dit, lui rappela-t-il. Ce soir, on sort...

- Hein ?

Elle cligna des yeux d'un air ahuri et le rejoignit en riant, incrédule.

- Mais qu'est-ce que tu racontes ? Je t'ai déjà dit que je ne viendrai pas avec toi !

- C'est pourtant ce que tu vas faire, Megu chan, s'amusa-t-il en s'accoudant contre le meuble. Tiens, je t'ai apporté un uniforme, tu vas l'enfiler et nous irons en ville en passant par le portail principal.

Megumi jeta un rapide coup d'œil vers les vêtements posés sur la commode avant de le regarder de nouveau.

- Et tu es sérieux, en plus...

- Bien sûr que je le suis, rit-il.

« Celui-là, alors... »

Son regard malicieux brillait dans la pénombre, et malgré ses tentatives pour rester de marbre, elle flancha et un petit sourire nerveux étira ses lèvres.

Un sourire qui accentua celui d'Hayate.

Il se mordilla la lèvre inférieure, visiblement excité par la bêtise qu'il préparait.

- Allez Megu chan, chuchota-t-il en inclinant la tête sur le côté. Tu verras, on va bien s'amuser...

- Mais...

Elle aurait voulu rester sur ses positions, mais plus elle se perdait dans son regard malicieux, plus elle hésitait.

« Honnêtement, ça fait des jours que je suis enfermée... Et je suis vraiment curieuse de voir à quoi ressemblent les villes de ce monde... »

« Mais avec lui... ? »

« Et en cachette ? »

Megumi avait toujours été une jeune fille sage. Même durant les longs mois d'absence de sa mère, elle avait toujours respecté ses règles et le couvre-feu.

Elle n'avait jamais été tentée de désobéir... ni même de braver les interdits.

Alors pourquoi l'idée de sortir en cachette, en pleine nuit, et avec Hayate de surcroît, la tentait autant ?

Elle en avait des palpitations d'excitation…

Sans compter que lui-même n'avait pas le droit de sortir. Akihoshi avait parlé d'un couvre-feu...

Mais Hayate était manifestement du genre à se moquer des règles.

- Allez Megu chan, je t'attends dehors pendant que tu te changes, d'accord ? Conclut-il en tournant les talons.

- Mais... paniqua-t-elle soudain. Et si jamais on me reconnaissait au portail et que...

- Ne t'inquiète pas pour ça, ça n'arrivera pas, s’amusa-t-il en agitant la main. Et nous serons revenus avant le réveil des autres, de toute façon...

Il sortit par la porte menant à l'extérieur, et se tourna vers elle en refermant doucement la porte derrière lui.

- Fais-moi confiance... lui chuchota-t-il, espiègle.

Et lorsqu’elle se retrouva enfin seule, Megumi hésita de nouveau.

Sa raison lui criait de l'envoyer promener mais tout son être désirait l'accompagner.

Elle ignorait quoi faire.

Le simple fait de s'imaginer franchir le portail, grimée en garçon l'amusait et la terrifiait à la fois.

Et si cela se passait mal ?

Et si Akihoshi et Daisuke remarquaient son absence ? Qu'allaient-ils penser d'elle ?

- Megu chan... chuchota-t-il à travers la porte, d'une voix sadique. Tu t'en sors ? Je peux te donner un coup de main, si tu veux...

- Non merci, ça ira ! Siffla-t-elle en attrapant la tenue de soldat, je peux m'habiller toute seule !

- Ha ha ! C'était juste pour te rappeler que j'étais à ta disposition...

- Merci, j'apprécie ! Répondit-elle, sarcastique.

Son rire grave et malicieux réchauffait le cœur de la jeune fille, et la troublait.

Megumi soupira et se libéra de ses vêtements en priant mentalement le ciel de la protéger.

Elle s'apprêtait à s'autoriser la première folie de sa vie.

« Advienne que pourra... » se dit-elle en nouant la ceinture autour de sa taille.

Lorsqu'elle fut enfin prête, elle hésita encore une fois, prit une inspiration pour se donner du courage et ouvrit la porte.

Hayate se tourna vers elle, éclairé par la lumière de la lune, et Megumi sentit un étrange émoi lui serrer de nouveau le cœur.

Elle déglutit et baissa les yeux tandis qu'il s'approchait d'elle en inspectant sa tenue d'un regard amusé.

- Effectivement... pouffa-t-il après un silence.

- Quoi ?

- Personne ne croira que tu es un homme ! Dit-il en étouffant son rire derrière son poing.

- Vas-y, je vais dormir ! S'impatienta-t-elle en tournant les talons.

- Mais non, attends Megu chan, s'esclaffa-t-il en entrant dans la chambre de force, on va arranger ça ! Ne t'inquiète pas !

Il referma la porte derrière lui et détacha la cape courte qu'il portait sur le dos.

- Qu'est-ce que tu fais ? S'étonna-t-elle tandis qu'il l'aidait à l'enfiler, je croyais que cette cape était réservée aux capitaines.

- Oui, mais je fais ce que je veux, s'amusa-t-il en la nouant juste sous son menton. La nature t'a un peu trop gâtée, et je me vois mal te mettre un bandage... quoi que, ça ne me dérangerait pas, ajouta-t-il avec humour.

Elle leva un regard las vers lui avant de le forcer à la lâcher.

- Merci pour la cape, dit-elle, blasée.

- Je t'en prie.

Il pouffa de rire et fouilla dans sa poche avant de placer une longue ficelle entre ses dents.

- Et maintenant, la touche finale, tourne-toi...

La jeune femme obéit à contrecœur, et un frisson lui parcourut le dos lorsque ses doigts bouillants glissèrent sur sa nuque pour rassembler sa chevelure.

Grisée par cette sensation, elle ferma les yeux et soupira tandis que le capitaine les nouait en une épaisse queue de cheval basse.

- Voilà, regarde-moi, maintenant, Megu chan...

Elle prit une inspiration pour reprendre ses esprits et se tourna vers lui, soulagée par la faible luminosité de la pièce.

Son corps était toujours recouvert de chair de poule.

Des papillons lui chatouillaient encore le cœur...

Elle ne pouvait plus le regarder dans les yeux, de peur qu'il ne comprenne son trouble.

- C'est parfait, rit-il en arrangeant un peu son col.

Elle soupira en détournant la tête.

- Je n’en reviens vraiment pas... souffla-t-elle. Qu'est-ce que tu me fais faire ?

Il pouffa de rire et glissa sa main dans la sienne, chamboulant de nouveau son cœur déjà bien agité.

- Fais-moi confiance, Megu chan, chuchota-t-il d'une voix si grisante qu'elle aurait également pu être celle d'un démon. Tu t'apprêtes à passer la meilleure soirée de ta vie…

 

 

* * *

 

- Oh ! Capitaine Hayate !

Les deux gardes, placés au portail principal, se figèrent sur place avant de s'incliner respectueusement devant lui.

- Salut, les gars, répondit Hayate avec sa nonchalance habituelle.

Megumi baissa la tête et resta cachée derrière Hayate en espérant ne pas être reconnue.

Son cœur battait à mille à l'heure tandis qu'elle commençait déjà à se demander ce qu'elle fichait là.

Ce genre de folie, ce n'était pas elle.

Des centaines de questions se bousculaient dans son cerveau.

« Et si on se faisait prendre ? »

« Et s'ils remarquaient mon absence ? »

« Et si Kenji venait frapper à ma porte pour remplir son rôle de larbin jusqu'au bout ? »

- Que pouvons-nous faire pour vous, capitaine ? S'enquit l'un d'entre eux en jetant un regard intrigué vers Megumi.

- Oh, vous, rien de bien extraordinaire, ricana-t-il en s'avançant vers la petite porte sous le portail. Juste fermez vos bouches, comme d'habitude.

- Hein ?! Mais... Vous sortez, capitaine ?!

Les deux hommes paniquèrent et jetèrent des regards affolés vers le domaine tandis qu’Hayate poussait doucement Megumi vers l'extérieur.

- Mais... et si jamais Kei ou encore le commandant en personne ven...

- Tu diras que tu n'as rien vu, Kei ne surveille pas les portes cette nuit de toute façon, l'interrompit-il d'un ton léger en commençant à refermer la porte. Et si jamais j'apprends que l'un de vous a ouvert sa gueule... (Il leur fit un clin d'œil menaçant) Pas besoin de vous faire un dessin, vous me connaissez bien, depuis le temps...

Ils déglutirent, tétanisés, tandis qu'Hayate refermait la porte dans un claquement.

- Garde ! Que se passe-t-il ? Tout va bien ? Retentit soudain la voix d'Eisuke au loin.

Le sang de Megumi ne fit qu'un tour et elle échangea vivement un regard surpris avec son camarade.

- Ouh là, vite, vite ! S'esclaffa-t-il à voix basse.

Hayate saisit la main de Megumi et l'entraîna avec lui dans une course effrénée à travers le petit bois qui les séparait de la ville.

Son cœur battait à tout rompre, autant de panique que d'excitation.

Elle courait à en perdre haleine, comme jamais elle n'avait couru dans sa vie, laissant Hayate l'entraîner dans la pénombre.

Des crispations dans ses jambes menaçaient de la faire tomber, alors elle serra la main d'Hayate de toutes ses forces, puis sans savoir pourquoi, elle eut un fou rire...

Un fou rire libérateur qui s'intensifia lorsqu'Hayate se retrouva dans le même état qu'elle.

La jeune lycéenne riait tant qu'elle peinait à retrouver son souffle, elle leva le visage vers le ciel, en quête d'air, mais très vite, elle trébucha.

Hayate la rattrapa de justesse, pourtant ils se retrouvèrent malgré tout, étalés sur l'herbe fraîche.

Une chute qui ne fit que décupler leur état.

Megumi roula sur le dos, sur le point de mourir, étouffée de rire, tandis qu'Hayate restait allongé sur le ventre, en riant aux éclats.

Elle ignorait la raison de cet inexplicable fou rire, mais il semblait ne jamais vouloir s'arrêter...

Et à chaque fois que leurs regards se croisaient, leur fou rire reprenait de plus belle.

Ils restèrent un bon moment ainsi à chercher à se sortir de ce cercle vicieux...

Puis enfin...

Ils poussèrent un joyeux soupir à l'unisson, épuisés d'avoir tant ri.

- Purée, s'esclaffa-t-elle en se massant le ventre, c'était n'importe quoi...

Elle se redressa sur ses coudes et jeta un regard en arrière tandis qu'Hayate se redressait à son tour.

- Ça va aller, tu crois ? J'espère que le vice-commandant n'a pas découvert notre absence...

- Et même si c'est le cas, s'amusa-t-il en se relevant, on s'en fout, ce qui compte, c'est qu'on soit sortis.

Il tendit la main vers elle pour l'aider à se relever.

- Mais... Dit-elle en se levant à son tour. Et si jamais le commandant...

- Megu chan, la coupa-t-il, le regard amusé en se penchant vers elle, tu te poses beaucoup trop de questions...

Son sourire s'accentua, les yeux brillants de malice.

Il pressa légèrement sa main dans la sienne avant de la relâcher.

- On se fiche de ce qui se passera demain, dit-il doucement. Ce qui compte, c'est maintenant...

Il se détourna et Megumi le suivit de ses yeux troublés tandis qu'il reprenait la route.

Ses cheveux sombres, relevés en un épais chignon négligé, étaient légèrement en désordre après avoir tant couru.

Son ensemble de capitaine mettait parfaitement en valeur la largeur de ses épaules, la finesse de sa taille...

Son allure digne et nonchalante...

Il lui était difficile de l'admettre, mais Hayate était extrêmement séduisant, en dépit de ce sourire exaspérant qui flottait sur ses lèvres en permanence.

Et comme s'il avait lu dans ses pensées, il se tourna vers elle, avec un regard qui lui mit le feu aux joues.

- Tu viens ? Dit-il en souriant.

Elle déglutit difficilement, puis, elle se racla la gorge avant de le rejoindre d'un pas un peu hésitant.

C'était étrange. Lorsqu'elle se retrouvait avec cet homme, elle avait l'impression de se perdre.

De ne plus se reconnaître.

En temps normal, elle était la personne la plus réfléchie, la plus calme et la plus ennuyeuse du monde...

Alors comment s'était-elle retrouvée à courir à en perdre haleine, morte de rire, en tenant la main d'un homme qu'elle connaissait à peine ?

Elle ne comprenait rien à ce qui lui arrivait, mais tandis qu'elle marchait à ses côtés, en écoutant ses taquineries habituelles, elle réalisait qu'elle éprouvait dans son esprit et dans son cœur, un trouble extrême qu'elle n'avait jamais ressenti auparavant...

- Nous y voilà !

Megumi sortit net de ses pensées et leva des yeux surpris vers la ville d’Ilias.

Le soleil s'était couché depuis longtemps, le ciel nocturne fourmillait d'étoiles.

Des lanternes éclairaient une longue et large allée formée de deux interminables rangées de maisons.

Malgré l'heure tardive, les habitants continuaient d'aller et venir, discutant joyeusement aux portes, apportant des vivres, ou pour le simple plaisir de la discussion.

Megumi avait plus que jamais l'impression d'être tombée dans une série fantasy.

Ces maisons médiévales, ces vêtements si singuliers, cette étrange musique en bruit de fond...

Tout était si nouveau.

Si extraordinairement nouveau...

- Megu chan ? S'amusa-t-il. Tu as la tête de celle qui n'a jamais vu de ville.

Megumi pinça les lèvres, un peu gênée.

- C'est un peu ça, oui... murmura-t-elle, pour elle-même.

La musique était joyeuse et rythmée, elle lui rappelait les morceaux écossais qu'elle avait eu l'occasion d'entendre en visionnant des documentaires sur les highlands, et très vite, la jeune femme comprit, que la musique venait d'une grande auberge.

Des hommes et des femmes se tenaient debout devant les portes pour discuter à l'air libre. L'intérieur était bien trop bruyant et noir de monde pour papoter sans se hurler dessus.

- Allez, on y va, fit Hayate en la tirant discrètement par le poignet.

- Hein ? Quoi ??

« Hein ?! Non mais je rêve, il compte sérieusement me faire entrer en boîte ?! »

- Hayate ! Non, attends !! Paniqua-t-elle en tentant de récupérer son bras.

- N'aie pas peur, Megu chan, pouffa-t-il de rire. Fais-moi confiance, tu vas t'amuser !

Il leur fraya un chemin à travers la foule, en riant, et Megumi, un peu effrayée, s'accrocha instinctivement à sa manche en jetant des regards affolés autour d'elle.

Lorsqu'ils se retrouvèrent enfin à l'intérieur, une atmosphère enfumée chargée d'alcool et de sueur l'accueillit et la prit à la gorge.

La fête battait son plein et les villageois dansaient joyeusement au rythme de la musique en tapant des pieds. D'autres se contentaient de rester attablés en frappant des mains.

Et Megumi eut alors l'impression, plus que jamais, d'avoir plongée, la tête la première dans un monde inconnu...

 

 

* * *

 

 

- Tiens, tiens ! Mais voilà le lapaux des nuits ! Cachez vite vos femmes, les gars !

Hayate pouffa de rire en tapant dans la main de son camarade qui avait quitté son siège pour l'accueillir.

Celui-ci était installé à une table, accompagné de quatre hommes tous plus éméchés les uns que les autres. Et s'ils l'accueillaient tous plus ou moins chaleureusement, Megumi ne put s'empêcher de remarquer leurs échanges de regards un peu inquiets.

La jeune fille baissa ensuite timidement les yeux, et resta dans le dos d'Hayate, se demandant ce que pouvait bien vouloir dire « lapaux des nuits » ...

- Oh, mais tu es accompagné, aujourd'hui ? S'étonna l'un d'entre eux.

- Ouais, c'est l'un de mes gars, s'amusa-t-il en entourant soudain son cou de son bras, il est un peu trop sage alors j'ai décidé de le décoincer un peu !

Megumi devint cramoisie et s'empressa de baisser les yeux face aux regards curieux et moqueurs de ses compagnons.

- Très bonne idée, ça ! S'enthousiasma le barbu du groupe. C'est quoi ton nom, petit ?

Elle tiqua et leva un regard lourd vers lui.

- Je ne suis pas petit, monsieur, dit-elle, sarcastique.

- Ah ! Te voilà ma douce pataras ! S’amusa l’un d’entre eux.

Ils oublièrent aussitôt l’existence de Megumi lorsqu'une serveuse plantureuse arriva soudain à leur table, pour remplir de nouveau leurs verres.

- Ah ! Tu tombes bien, apportes-en d'autres, ma belle ! S'amusa le chauve du groupe, en donnant une fessée à la serveuse.

Megumi sursauta, indignée, mais elle ne sut si ce fut son geste, ou l'éclat de rire de la serveuse qui la choqua le plus.

Hayate la sortit de ses pensées en posant un grand verre à la propreté douteuse entre ses mains.

Paniquée, elle tenta de le lui rendre mais il se penchait déjà pour se servir à son tour.

- Hayate... Je... je ne bois pas d'alcool ! Bégaya-t-elle à son oreille.

- Allez, cul sec ! Ricana-t-il en levant son verre, faisant mine de n'avoir rien entendu.

Les hommes poussèrent un joyeux cri et vidèrent leur verre, sous le regard médusé de la jeune fille qui ne cessait de se demander comment elle s'était retrouvée là...

- Eh bien alors, gamin ?! Tu ne bois pas ? S'étonna l'un d'entre eux.

- Hein ? Mais, bien sûr qu'il va boire, ricana Hayate en se tournant vers elle avec nonchalance, Allez, magne-toi de me vider ça, c'est un ordre !

Elle plissa les yeux, se retenant juste à temps de lui jeter le contenu de son verre en plein visage.

- Aaaah, le capitaine a parlé ! Railla l'un de ses amis tandis que les autres éclataient de rire.

- Allez petit ! Cul sec ! L'encouragea le barbu.

- ALLEZ, SOIS UN HOMME ! Lui lança le chauve.

- CUL SEC ! CUL SEC ! CUL SEC ! Chantonnèrent-ils en chœur.

Megumi chercha le soutien dans le regard d'Hayate, mais elle comprit rapidement qu'elle était seule.

Et que c'était son combat...

Ils levaient les poings en l'air, en continuant de brailler « CUL SEC ! CUL SEC ! », certains clients autour d'eux les rejoignaient dans leurs cris de motivation, en levant leur verre vers elle.

Puis, au bout d'un moment, elle céda sous la pression et avala le liquide jaunâtre avec une grimace de dégoût, sous les acclamations des clients autour de leur table.

Ils criaient, chantonnaient, tapaient des poings contre la table... puis, à sa grande surprise, elle parvint à terminer son verre avec un soupir de soulagement.

Ils poussèrent des hurlements de joies et applaudirent de tout leur saoul comme si leur équipe de football préférée avait marqué. Aussitôt, Megumi se pencha en avant, et se mit à tousser, la gorge en feu tandis qu'Hayate lui tapait dans le dos en riant.

- Félicitations, tu es un homme, maintenant ! Railla-t-il en se resservant un verre.

Megumi se sentait un peu bizarre. Une chaleur étrange lui montait au visage.

Elle s'appuya contre une chaise alors qu'un léger vertige lui faisait perdre l'équilibre.

Soudain la musique changea, pour laisser la place à un morceau bien plus joyeux et enflammé.

La majorité des clients attablés s'empressèrent de se lever pour se ruer sur la piste en poussant des cris de joie.

Il s'agissait visiblement du tube du moment...

Hayate attrapa Megumi par le bras et l'entraîna à son tour sur la piste, sans prêter attention à la panique de la jeune fille.

- Hayate, arrête !! S'étouffa-t-elle, je ne...

Elle se retrouva mêlée au cercle, et dû se tenir à l'épaule d'Hayate d'une main et à celle d'un parfait inconnu de l'autre.

- Je...Je ne sais pas danser ça ! Paniqua-t-elle.

- On s'en fout, fais comme les autres ! Rit-il en commençant déjà à effectuer des mouvements rapides avec ses pieds.

Megumi tenta de faire pareil, en rougissant de gêne. Elle était presque reconnaissante d'avoir bu de l'alcool juste avant. Sans cela, elle n'aurait jamais trouvé la force de danser ainsi devant tant de monde.

Puis lorsque le cercle éclata, ils dansèrent tous, deux par deux, en sautant sur place.

Megumi se retrouva face à un grand barbu particulièrement éméché. Elle tenta de suivre le rythme, du mieux qu'elle le pouvait, puis, elle se retrouva face à un autre cavalier qui dansait avec tant de sérieux qu'elle ne pouvait s’empêcher d’en rire.

Elle se retrouva ensuite avec Hayate, qui ne cessait de ricaner lorsqu'elle se trompait de pas. La voir si affolée et hésitante l’amusait visiblement beaucoup.

Quelques instants s’écoulèrent, puis, au bout d’un moment, elle oublia sa gêne et commença réellement à s’amuser. Elle se laissait porter par la musique, imitait les autres, sautait sur place, chantait, dansait… Et pendant un instant, elle oublia tout.

Ses problèmes, son époque, sa bille disparue, sa sortie nocturne interdite...

Ses principes, ses habitudes...

Les mots d'Hayate raisonnaient dans son esprit « l'instant présent », et elle songea qu'il devait avoir raison.

Elle était si sage et réfléchie qu'elle en oubliait parfois de vivre.

Ce monde n'était pas le sien, personne ne la connaissait, et elle jouait le rôle d'un jeune soldat sortit faire la fête avec son capitaine...

Si elle ne profitait pas de cette occasion, quand le ferait-elle ?

Alors elle s'amusa.

Elle s'amusa comme jamais.

Et lorsque l'un des camarades d'Hayate lui apporta un verre pour trinquer avec elle, la jeune fille ne se posa pas trop de questions et vida le verre d'une traite.

Très vite, elle se retrouva saoule et se sentit incapable de décoller de la piste de danse.

Hayate, qui était visiblement épuisé d'avoir tant dansé, se laissa tomber sur une chaise avec un soupir.

Megumi lâcha l'épaule de son camarade de danse et s'apprêtait à le rejoindre, lorsque la serveuse se pencha soudain vers Hayate, avant de lui susurrer des mots à l'oreille.

La jeune fille se figea sur place, et les regarda avec de grands yeux vides tandis qu’il souriait en levant un regard ténébreux et provocateur vers cette femme...

 

Paniquée, Megumi tourna les talons, les yeux ronds comme des billes pour s’arracher à cette vision qu’elle aurait préféré ne jamais voir, mais il était trop tard...

Une vive émotion lui pinça brutalement le cœur, tandis qu'elle prenait peu à peu conscience de ce qu'elle avait vu.

Et étrangement, elle se surprit à tenter de lui trouver des excuses.

« Ce n'est rien... Avec toute cette agitation, nous sommes obligés de nous parler à l'oreille pour parvenir à s’entendre ».

« Ça ne veut rien dire du tout... ».

Megumi retint son souffle et se tourna de nouveau vers eux, en espérant qu'elle soit déjà repartie...

Mais la serveuse n'était pas la seule à avoir disparue.

Megumi fixa la chaise d'un regard vide, tandis que son cœur battait douloureusement contre sa poitrine.

- Haya...te ? Souffla-t-elle en fouillant la salle des yeux.

La jeune fille chercha son demi-chignon du regard en retenant son souffle, mais elle comprit rapidement qu'il s'était éclipsé avec la serveuse...

Aussitôt des images écœurantes lui vinrent à l'esprit. Les grandes mains viriles d'Hayate se promenant sur sa poitrine. La bouche pulpeuse de cette femme déposant une pluie de baisers dans son cou...

Le souvenir d'Hayate lui mordillant sensuellement l'oreille, lui revint soudain en mémoire, et l'idée qu'il puisse faire la même chose à cette femme lui flanqua la nausée.

Ou peut-être était-ce l'alcool...

Elle porta la main à son front, luttant contre une soudaine migraine, puis elle se fraya un chemin jusqu'à l'extérieur, bousculant des soulards au passage.

Megumi franchit à peine la porte de l'auberge qu'elle rendait déjà son dîner ainsi que les grands verres d'alcool qu'elle avait ingurgité.

Quelques éclats de rire raisonnaient dans son dos, mais elle n’y prêta pas attention tant l'image d'Hayate nu dans les bras de cette femme accaparait ses pensées.

Sa douleur et son dégoût lui semblaient beaucoup trop démesurés, alors elle mit naïvement cette émotion sur le compte de l'alcool.

« Oui, ça ne peut-être que ça... ».

« Ça va aller... ».

« Je vais débarrasser mon organisme de cet alcool immonde, je vais prendre un bain (glacial) et tout sera oublié... ».

« Et plus jamais, je ne boirai d'alcool de toute ma vie » se jura-t-elle.

- Oh mais qu'est-ce que je vois, là ? Retentit soudain une voix derrière elle.

Megumi sentit deux grandes mains l'attraper brusquement par les hanches, alors elle poussa un cri de stupeur et se redressa vivement avant de se tourner vers le barbu de la bande d'amis d'Hayate.

Elle fut soulagée au départ, mais elle déchanta rapidement lorsqu'il l'attira vers lui avec brutalité, en respirant comme une bête en rut.

- Mais qu’est-ce que... ?! S'affola-t-elle en découvrant une lueur lubrique dans ses yeux.

Il la ramena vers la ruelle qui séparait l'auberge de la boutique voisine et l'embrassa dans le cou, y laissant une traînée de bave dégoûtante.

Il dégageait une forte odeur de transpiration et d'alcool qui lui retournait l'estomac.

Megumi aurait voulu hurler, mais la panique serrait sa gorge, alors elle ne parvint à pousser que quelques cris ridicules que la musique de l'auberge camouflait sans mal.

- Viens par là... ronronna son agresseur en la forçant à se retourner vers lui.

- Haya...te ! Suffoqua-t-elle en tentant de se débattre. Hayate !

Pourquoi ne parvenait-elle pas à hurler ?

Était-ce l'alcool... ou la peur qui la transformait en poupée de chiffon muette et sans force ?

Les larmes qu'elle n'arrivait plus à contenir lui brûlaient les yeux.

« Bon sang, mais défends-toi !! Ne le laisse pas faire !».

Mais il était bien trop grand et fort pour elle, et lorsqu'il la saisit brutalement par les cuisses avant de l'écraser de tout son poids contre le mur, elle eut la sensation que tout devenait silencieux autour d'elle.

Comme si son âme avait décidé de déserter et de flotter ailleurs, afin de ne pas assister à la scène.

La jeune femme jeta un regard vide autour d'elle, à la recherche d’un éventuel sauveur, mais elle était seule.

Personne ne les avait remarqués.

Personne n'allait venir à son secours.

Le seul homme de la soirée sur lequel elle aurait éventuellement pu compter, était trop occupé actuellement pour se soucier d'elle.

Elle se sentit alors désespérément seule…

Mais soudain...

Alors que son agresseur venait de la débarrasser de sa cape, elle eut l'impression de sentir le corps du barbu se geler sur place.

Elle leva les yeux vers lui sans comprendre, puis il la repoussa si brutalement qu'elle se cogna la tête contre le mur avant de se retrouver étalée sur le sol.

Son agresseur reculait et la regardait avec de grands yeux tétanisés.

Megumi pensa qu'il avait probablement tellement bu qu'il avait perdu le contrôle et la raison, le temps d'un instant, mais elle comprit vite qu'elle faisait fausse route.

- Mais tu es... une femelle !! S'indigna-t-il d'une voix vibrante de dégoût en s'essuyant vivement la bouche, comme si elle l'avait souillé.

« Hein ? »

Elle cligna des yeux, sidérée tandis qu'il crachait sur le sol en quittant la ruelle au pas de course, comme s'il avait le diable à ses trousses.

- Euh... Hein ?