Akai ito
livre 1

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Chapitre 6

Megumi s’installa sur le même siège que la veille en jetant des regards inquiets vers Akihoshi qui discutait avec Eisuke, le vice-commandant. Ils parlaient si bas qu’elle ne parvenait pas à les entendre, mais en sentant leurs yeux inquisiteurs sur elle, la jeune femme devinait aisément quel était leur sujet de conversation… Éaient-ils déjà parvenus à faire le tour de leur registre ? La prenaient-ils pour une espionne ?

Allait-elle se faire exécuter dans la journée ?

« Raah, bon sang ! Je ne supporte plus toute cette pression ! »

« S’ils doivent me tuer, qu’ils le fassent ! Qu’on en finisse ! »

- Bonjour, ma petite. As-tu bien dormi ? Lui demanda aimablement Akihoshi en se tournant vers elle.

Megumi sursauta en levant des yeux ronds et indignés vers le commandant. La moutarde lui monta au nez, mais Akihoshi s’empressa de reprendre la parole, l’interrompant net alors qu’elle s’apprêtait à exploser.

- Oh, pardon, je suis désolé ! S’exclama-t-il en levant la main vers ses lèvres bredouillantes, Tu m’as déjà repris hier et j’ai récidivé… Je suis sincèrement désolé !

Megumi resta figée pendant un moment, puis elle soupira en baissant les épaules.

- Non, ce n’est rien… Dit-elle à voix basse

Soudain, Kenji, Hayate et Daisuke entrèrent dans la pièce à leur tour, en refermant derrière eux.

Megumi retint son souffle, se demandant à quelle sauce elle allait être mangée, à présent qu’ils étaient au complet…

Ils prirent place autour de la table et la jeune femme évita le regard d’Hayate, en tripotant nerveusement le coin de la table en bois.

- Bon, nous pouvons commencer, soupira Akihoshi, j’espère que vous vous êtes tous bien reposés ? Vous sembliez tous si épuisés hier soir… Avez-vous tous bien pris votre petit déjeuner ?

Daisuke et Eisuke hochèrent la tête.

- Oui commandant, nous sommes en pleine forme, ne vous faites aucuns soucis, je vous prie, fit doucement Eisuke.

Il prit néanmoins un instant pour regarder chaque capitaine, comme pour s’en assurer.

- Hayate, n’oublie pas que tu as une sanction, lui rappela-t-il, le regard las et sévère à la fois, tu ne seras pas payé ce mois-ci et tu devras astiquer l’artillerie.

Le jeune homme pouffa de rire, visiblement très amusé par les propos d’Akihoshi.

Ce qui agaça fortement Eisuke.

- Tu le feras, Hayate, ajouta le commandant avec patience.

- Qui a dit que je n’allais pas le faire ? S’amusa-t-il.

Il était complètement avachi sur son siège, le visage décontracté.

Il lui rappelait l’un de ses camarades de classe à l’époque du collège.

« Le genre à s’asseoir dans le fond de la salle et à répondre aux professeurs avec insolence... » songea-t-elle en le dévisageant du coin de l’œil.

- Tu as tué l’un des nôtres, Hayate, ajouta le commandant, une pointe de tristesse dans la voix. Tu l’as tué par caprice. Sache que si tu t’étais retrouvé dans n’importe quel avant-poste, tu aurais été condamné à mort pour une faute pareille ! C’est extrêmement grave ! Je… Je prends d’énormes risques en camouflant tes frasques ! Si ça se savait, tu…

- Je ne vous ai pas demandé de « camoufler mes frasques », comme vous dites, l’interrompit-il d’un ton léger et détendu en se grattant l’oreille avec ennui, si vous vous faites prendre, ce sera votre problème.

- Tu… S’indigna Eisuke en commençant à se lever.

Mais Akihoshi l’attrapa par l’épaule pour le forcer à se rasseoir.

- Tu pousses un peu trop là, Hayate… marmonna Daisuke.

Megumi déglutit difficilement face à la tension qui venait brutalement de s’installer, puis après une hésitation, elle décida d’intervenir.

- Pardonnez-moi, mais… Si je peux… me permettre, bredouilla-t-elle.

Ils se tournèrent vers la jeune lycéenne, qui s’empressa de baisser les yeux, le cœur battant à cent à l’heure.

- J’étais là… Lorsque c’est arrivé, et… Ce soldat était en train de martyriser vos prisonniers. Il a même abattu un jeune garçon d’une manière très cruelle… Alors… Enfin… Je ne dis pas ça pour le défendre, mais…

Un silence s’installa après son témoignage alors elle leva les yeux.

Eisuke la toisait avec froideur.

- Peu importe ses motifs. Rien ne justifie le meurtre de l’un des siens, dit-il calmement. Il lui suffisait seulement de l’arrêter et nous nous serions chargés de sa sanction.

- Oui, c’est sûr, mais je pense qu’effectuer des tâches ménagères n’est pas non plus la punition de l’année…

Ces mots lui avaient échappé. Elle paniqua en voyant l’indignation d’Eisuke grandir dans son regard.

- Si je peux me permettre ! s’empressa-t-elle d’ajouter pendant qu’Hayate éclatait de rire en faisant basculer sa tête en arrière.

- Pour qui te prends-tu, femme, pour… ? Siffla Eisuke.

Mais Akihoshi leva la main pour l’interrompre, dans l’intention visible de calmer les tensions.

- Je te remercie, Megumi, lui dit-il en lui offrant le regard le plus doux qu’elle n’avait jamais vu. Ton témoignage compte beaucoup…

Elle pinça les lèvres, un peu mal à l’aise, en évitant de regarder vers Eisuke, puis, elle hocha la tête en fixant la table.

Avait-elle bien fait d’intervenir ? Elle n’était pas certaine que s’attirer les foudres du vice-commandant était une bonne stratégie.

En tout cas, le commandant Akihoshi semblait rassuré.

Soudain, elle fronça les sourcils et fixa un point devant elle d’un air intrigué. Avait-elle rêvé ou le commandant l’avait-il bien appelée par son prénom ?

« Maintenant que j’y pense… J’ai l’impression qu’ils s’appellent tous par leurs prénoms ici »

Pour une jeune japonaise, c’était quelque chose d’assez étrange.

- Hayate, ta sanction ne sera pas levée, mais à l’avenir, je te prie de ne plus agir ainsi… M’as-tu bien compris ?

Il sourit du coin de la bouche avec légèreté, toujours le bras lascivement posé contre le dossier de la chaise.

- Ouais, j’ai pigé, répondit-il avec désinvolture.

- Bon sang, mais vas-tu t’asseoir correctement et répondre comme il convient à ton commandant ?! Siffla Eisuke entre ses dents, visiblement sur le point d’exploser.

- Laisse, Eisuke, l’arrêta Akihoshi avec patience, il a compris et c’est ce qui m’importe.

Il pesta en détournant ses yeux orageux.

Contrairement à Daisuke et Kenji qui semblaient s’en être accommodés, le vice-commandant, lui, ne supportait visiblement pas du tout Hayate.

Celui-ci cependant ne semblait pas lui prêter la moindre attention.

« Aux autres non plus, d’ailleurs... » songea-t-elle.

Elle n’espérait pas un peu de reconnaissance de sa part, par rapport à sa tentative de défense, mais elle ne pouvait s’empêcher de se sentir irritée par sa nonchalance.

Elle avait toujours eu horreur des gens égocentriques…

- Bien, excuse-nous, cette réunion qui était censée te concerner, a dérivé vers un règlement de compte, s’amusa Akihoshi, nous pouvons commencer.

Megumi sentit un nœud se former dans son ventre.

- À présent que la nuit est passée, peux-tu me dire si des informations supplémentaires te sont revenues ?

La jeune femme secoua la tête, le regard désolé.

- Je vous ai dit… tout ce que je savais, dit-elle en baissant les yeux pour ne pas croiser le regard de Daisuke. Je suis désolée…

- Bon… Soupira Akihoshi, Eisuke, je sais qu’il est tôt mais pourrais-tu regarder les registres avant le déjeuner ?

- J’ai déjà commencé, commandant, répondit-il. Mais je n’ai toujours rien trouvé pour le moment.

- Je vois…

- Je vais t’aider, Eisuke, lui lança Kenji en toisant Megumi du coin de l’œil, on finira plus vite.

Megumi le fusilla du regard et s’efforça de détourner les yeux afin de ne pas s’attirer ses foudres. Elle n’avait pas peur de ce morveux, mais si elle avait bien compris, ce type était « capitaine ». Elle devait donc rester prudente.

« Patience… Ne le laisse pas t’énerver... » se dit-elle.

- Bien, faites-le nous savoir lorsque vous aurez fait le tour du registre, fit Akihoshi.

- Ah, j’ai également un objet à vous montrer, se souvint soudain Eisuke.

- Un objet ? s’étonna Daisuke en le voyant se lever.

- Oui, un objet étrange que nos hommes ont trouvé, près du lieu où vous êtes allés la chercher.

Il posa un regard rapide et tranchant sur Megumi en passant près d’elle. La jeune femme retint son souffle en se demandant à quel objet il faisait allusion. Mais il mit rapidement fin au suspense, en posant un sac en tissu marron sur la table.

- Qu’est-ce donc ? S’enquit le commandant.

Eisuke sortit son contenu avec précaution et Megumi tressaillit en reconnaissant son violon.

Il était brisé en deux, et semblait avoir été traîné dans la boue. Il ne ressemblait en rien à son majestueux violon qui l’avait accompagnée pendant des années, mais il n’y avait pas de doute possible.

C’était bel et bien son instrument.

- Quelle curieuse trouvaille, s’étonna Akihoshi en se grattant le menton.

- C’est à toi ? demanda Daisuke.

La jeune femme hésita, avant de finir par hocher la tête.

- Oui… C’est un instrument de musique, mais… J’ai fait une mauvaise chute alors… Il est fichu maintenant.

- Oh, je ne pense pas, tenta de la rassurer Akihoshi, Kyosuke est très doué en bricolage, mais il est malheureusement en voyage pour le moment. Cependant…

Il se tourna vers Kenji.

- Tu te débrouilles aussi plutôt bien, Kenji, il me semble ? Peux-tu essayer de le réparer ?

Le jeune homme était loin d’être ravi, mais il ne voulait visiblement pas contrarier son commandant…

- Ouais, je vais essayer…

- Je te remercie, lui dit-il avec ce si gentil sourire qui pourrait faire fondre même la plus solide des carapaces.

Megumi se sentit néanmoins un peu sceptique. Cet homme était décidément beaucoup trop bon pour être réel…Il cachait forcément quelque chose.

- En tout cas, c’est un objet bien étrange. D’où vient-il ? S’enquit Daisuke.

- Difficile à dire, étant donné son état… fit Eisuke. Mais peut-être que cet instrument vient d’une toute autre contrée.

- C’est absolument fascinant, s’intéressa Akihoshi. Megumi, peux-tu nous en dire davantage ?

Elle soubresauta. Entendre un étranger l’appeler « Megumi » lui faisait vraiment un drôle d’effet.

Même son ancien petit-ami l’avait toujours appelée par son nom de famille.

- Je… Malheureusement non, c’est un objet que j’ai trouvé alors… Je n’en sais pas plus.

- Oh, quel dommage…

Megumi préférait en dire le moins possible afin de ne pas s’emmêler les pinceaux. Elle ignorait si cette stratégie était la bonne mais elle ne savait pas quoi faire d’autre… Elle posa de nouveau les yeux sur son instrument en miette. Il avait totalement perdu sa forme de violon, alors elle doutait qu’il parvienne à le réparer…

« Comment ai-je pu le casser à ce point ? Suis-je si lourde ? » songea-t-elle en pensant à la largeur de ses hanches.

Soudain, elle réalisa brutalement que le violon n’était pas le seul objet qu’elle avait emporté avec elle dans ce monde, et un son étranglé lui échappa.

Ils se tournèrent vers elle avec surprise, tandis que Megumi tentait tant bien que mal de gérer cet élan de panique qui venait de lui couper le souffle.

- Euh… Est-ce le seul objet que vous avez trouvé ? S’enquit-elle d’une voix vacillante.

Eisuke échangea un regard intrigué avec Daisuke.

- Oui, à notre connaissance, en tout cas, répondit le vice-commandant.

- As-tu perdu quelque chose ? S’enquit Daisuke.

La lèvre inférieure de Megumi se mit à trembler tandis que son ventre se serrait d’angoisse. Elle se racla la gorge et ravala la crise de larmes qui menaçait de la faire littéralement exploser.

- Megumi ? Tout va bien ? S’enquit Akihoshi.

- O ... Oui, je … Tout va très bien, se reprit-elle désespérément.

« Mon Dieu… Mon Dieu… »

- Tu en es sûre ? Tu es toute blanche, insista-t-il.

- Oui, je… Je suis juste un peu fatiguée… mentit-elle.

« Mon Dieu… La bille ! La bille de la sorcière ! »

« Comment pourrai-je rentrer chez moi sans elle ?! »

Elle ne sut comment elle parvint à ne pas fondre en larmes devant eux tant elle était désespérée.

« C’est terminé... »

« Cette fois, je suis vraiment fichue... »
 


 

* * *


 

Lorsque Megumi se réveilla une fois de plus, dans cette même pièce, elle se mit à fixer le plafond, de ses yeux vitreux.

Les mêmes mots raisonnaient dans son esprit, comme chaque matin depuis son arrivée dans ce monde :

« Ce n’était pas un rêve... »

Elle poussa un soupir, la gorge serrée.

D’après Daisuke, elle n’était pas au Japon… Mais à Aldagarya.

Et la bille qui l’avait emportée loin de chez elle avait disparu dans la nature.

Megumi était perdue à jamais.

Elle ne reverrait plus jamais sa mère, ni Mayu, ni son téléphone, ni les supérettes, ni ses drama coréens…

Tout ce qu’elle avait connu jusqu’à présent était perdu pour toujours.

« Je vais rester bloquée ici toute ma vie... »

« Enfin… En supposant que ces types me laissent vivre »

Toc toc toc...

Megumi garda ses yeux vides figés sur le plafond.

Elle n’était que vaguement consciente que quelqu’un venait de frapper à sa porte.

- C’est Daisuke. Je peux entrer ? Fit soudain la voix douce du capitaine.

Elle tordit la bouche avec impatience et se redressa difficilement pour sortir de son futon.

Son dos lui faisait si mal…

Et lorsqu’elle broyait ainsi du noir, elle était du genre à préférer rester seule, mais elle n’était pas en position d’imposer ses exigences.

Elle plia rapidement sa couchette et se leva avant de se tourner vers la porte.

- Oui, entrez... marmonna-t-elle d’une voix éraillée.

Une voix qu’elle reconnut à peine.

Le manque de sommeil commençait visiblement à se voir... et à s’entendre.

Daisuke ouvrit la porte et inclina brièvement la tête.

- Bonjour, la salua-t-il poliment. Je ne t’ai pas réveillée ?

- Bonjour. Non, j’étais déjà levée, répondit-elle machinalement.

Daisuke jeta un bref regard vers son futon plié à la va-vite, mais ne fit aucun commentaire.

- Le petit déjeuner n’est pas encore prêt, dit-il. Mais si tu désires te laver avant que les autres ne soient levés, je t'ai préparé un bain.

« Un bain ? »

Elle tressaillit et leva aussitôt un regard lumineux vers le jeune homme.

La perspective d’un bon bain brûlant apaisa instantanément tous ses tourments.

Elle n’avait pas pris de douche depuis son arrivée dans ce monde étrange.

- Avec plaisir ! Lâcha-t-elle dans un soupir soulagé. Trois nuits sans bain... J’ai l’impression de sentir le fennec !

- Le quoi ? fit-il intrigué.

Megumi le regarda brièvement avant de détourner les yeux.

« Ah... ils n’ont pas de fennec ici. » comprit-elle.

- Rien, je... je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça... murmura-t-elle.

En baissant les yeux, son regard rencontra un parchemin que Daisuke tenait dans sa main.

- Ah, je voulais te le montrer... dit-il en suivant son regard. La dernière fois, tu m’as demandé le nom de notre pays... et tu avais l’air perdue lorsque je t’ai dit que nous étions à Aldagarya. Alors je me suis dit que tu voudrais peut-être voir une carte.

Le regard de Megumi s’éclaira immédiatement.

- Oui ! Je veux la voir !

Daisuke hocha la tête et entra enfin dans la pièce avant d’aller ouvrir la porte menant au jardin.

La lumière entra si soudainement dans la chambre que Megumi se sentit comme un vampire face au soleil.

Elle grimaça et ferma les yeux à moitié.

Le temps de s’habituer à la lumière, Daisuke avait déjà ouvert la carte, en surveillant sa réaction...

Il la scrutait, comme s’il était capable de lire en elle comme dans un livre ouvert.

Elle déglutit en baissant enfin les yeux vers le parchemin.

Aussitôt, son ventre se serra douloureusement et son regard s’écarquilla de stupeur.

« Mais… Qu’est-ce que c’est que ce délire ?! »

Plus elle la regardait, plus elle avait l’impression d’être tombée en plein dans un jeu vidéo de type « fantasy » …

Quelle était donc cette carte ?

Quel était donc ce monde ?!

Où donc cette sorcière l’avait-elle envoyée ?!

Elle déglutit de nouveau, la lèvre tremblante avant de lever les yeux vers Daisuke qui la scrutait toujours.

- Merci... Ça me suffit, balbutia-t-elle.

Elle avait à peine vu les quatre royaumes sur la carte qu’elle avait déjà détourné ses yeux affolés.

Cette fois, plus de doute possible, elle n’avait pas voyagé dans le temps…

Il arqua légèrement un sourcil.

- Tu n’as rien d’autre à dire ? Cette carte ne te dit vraiment rien ?

Elle secoua aussitôt la tête.

- Je ne sais pas, je... bégaya-t-elle en baissant la tête.

Sa voix tremblait tandis que la boule dans sa gorge enflait sous l’effet de l’angoisse. Elle avait désespérément envie de pleurer, mais il était hors de question pour elle de se laisser aller devant cet inconnu. Elle avait sa fierté.

- Honnêtement... je me sens perdue, lâcha-t-elle néanmoins dans un murmure.

Ses yeux s’embuèrent mais elle parvint à contenir ses larmes tant bien que mal.

Daisuke soupira et enroula de nouveau la carte en détournant la tête.

- Suis-moi, Megumi. Je vais te guider jusqu’au bain, dit-il simplement.

Elle tiqua en entendant son prénom.

« Je finirai par m’y habituer… Je suppose ».

Megumi hocha la tête, soulagée, et le suivit dans le couloir.

Sa tête tournait légèrement à cause du manque de sommeil, mais elle se sentait déjà revigorée rien qu’en s’imaginant plonger dans un bain brûlant.

« Une eau propre et chaude, parfumée au savon... Et peut-être même avec de la mousse » fantasma-t-elle.

Mais elle déchanta rapidement lorsqu’elle se retrouva face à une grande bassine en bois remplie d’eau froide.

Elle la fixa avec de grands yeux ronds, le corps figé comme un "i".

« Ah parce qu’ici… On se lave à l’eau froide ? » réalisa-t-elle avec effroi.

Ce fut la goutte d’eau, un sanglot lui échappa, qu’elle s’empressa d’étouffer dans sa main.

« Non ! Calme-toi ! » s’ordonna-t-elle mentalement.

Elle se sentait tellement à bout qu’elle avait de plus en plus de mal à contenir l’anxiété et le désespoir qui enflait dans sa poitrine.

- Euh… Tu aimes les bains à ce point-là ? s’étonna Daisuke dans son dos.

Elle détourna la tête et avala difficilement sa crise de larmes.

- Oui… J’adore les bains, dit-elle d’une voix étonnement enjouée malgré la situation. Merci beaucoup, ça va me faire du bien…

Un petit silence s’installa, et Daisuke fit un pas pour sortir.

- Le savon est sur le petit tabouret, tu as un grattoir aussi, une serviette, et une tenue neuve que le commandant t’a achetée hier. Je resterai derrière la porte mais prends ton temps.

- Mmh...

Megumi attendit d’entendre le claquement de la porte avant de relâcher ses épaules.

Elle lâcha un profond soupir et frotta son visage contre ses mains fébriles.

« Mon Dieu, je me retrouve dans un monde sans robinet et sans eau chaude... »

« Fini les shampoings Hair-beauty sous un jet d’eau brûlant… Fini les longs bains chauds relaxants et moussants après une longue journée de cours... »

Elle se sentait si exténuée et acculée qu’elle aurait voulu hurler à s’en déchirer la gorge.

Mais encore une fois, elle ravala ses émotions et commença à dénouer sa ceinture en jetant un coup d’œil vers la porte.

Heureusement que Daisuke montait la garde. Si Hayate s’était dévoué, elle n’aurait jamais osé se dévêtir.

Son regard froid et dangereux lui revint soudain en mémoire, la faisant frissonner jusqu'à la racine des cheveux.

Elle ne l’avait pas revu depuis la dernière réunion, et ce n’était pas plus mal. Pour une raison qui lui échappait, la jeune femme perdait toujours ses moyens lorsqu’il était dans les parages.

Une fois nue, elle s’approcha de la grande bassine avec précaution et trempa ses doigts avant de gémir de surprise.

Elle était glacée !

- Bon sang… pesta-t-elle avec impatience, si encore elle était tiède...

Avec un soudain élan de courage, elle entra dans la grande bassine et un gémissement lui échappa tandis que son corps tremblait déjà de froid.

L’eau lui arrivait à peine aux genoux, mais la lycéenne était pourtant déjà frigorifiée.

Elle tenta à de nombreuses reprises de s’asseoir afin de se mouiller intégralement, avant de rapidement abandonner.

Elle n’avait vraiment pas le courage de patauger dans cette eau glaciale...

Megumi décida alors de se débrouiller autrement. Elle saisit le savon et se frotta énergiquement afin de se débarrasser de toute cette crasse qu’elle avait accumulée depuis son arrivée ici.

Elle se rinça en serrant les dents, et s’empressa de sortir avant de s’emparer de la serviette pour se réchauffer.

Cette pièce était toute petite, sombre et aussi froide que l’hiver. Elle n’avait absolument rien à voir avec sa confortable salle de bain chauffée et parfumée aux orchidées…

Elle enfila avec reconnaissance la tenue que lui avait acheté Akihoshi. Une sorte de dérivée d’un kimono bleu ciel, assez simple et sans motif.

Elle en profita également pour nettoyer ses seuls et uniques sous-vêtements en espérant en trouver d’autres le plus vite possible.

Elle les essora au maximum et les glissa dans les larges poches de sa tenue.

- J’ai fini, annonça-t-elle en ouvrant la porte.

Daisuke se trouvait à quelques mètres, le dos appuyé contre le mur.

- Ah ? Déjà ? Tu n’étais pas obligée de te presser. Tu pouvais en profiter pour te détendre un peu dans l’eau.

Megumi ne put s’empêcher de le regarder d’un air dubitatif.

- Qu’y a-t-il ? s’étonna le capitaine.

- « Me détendre » ? Parce que vous, vous arrivez à vous détendre en prenant un bain glacial ?

Elle ne voulait pas trop en dire, mais elle était si épuisée qu’elle en perdait sa patience.

Le capitaine eut l’air étonné.

- Tu as trouvé l’eau trop froide ? s’étonna-t-il. Mais c’est pourtant la température idéale pour les bains…

Il semblait sincèrement surpris, alors elle préféra s’abstenir d’en rajouter.

- Oubliez, ce n’est pas très important… Marmonna-t-elle en s’avançant le long du couloir. Allez-vous encore vous réunir pour débattre de mon sort aujourd’hui ?

- Normalement non. À moins qu’Eisuke et Kenji ne te trouvent dans le registre.

Elle déglutit en évitant son regard.

« Ce qui n’arrivera jamais... »

- Après ton petit-déjeuner, l’un d’entre nous t’accompagnera afin que tu prennes un peu l’air dans les jardins. Cela devrait te faire du bien, tu es pâle comme un linge.

Megumi haussa les sourcils et sentit sa poitrine s’alléger.

« Parfait… ça va me permettre de faire un peu de repérage et de préparer ma fuite »

« Avant qu’ils ne découvrent que je n’existe pas dans leur fichu registre... »

- Merci, j’ai effectivement besoin de sortir un peu… dit-elle tandis que Daisuke ouvrait la porte de sa chambre.

Un soldat était toujours campé devant, tandis qu’un autre restait au niveau de la porte coulissante menant à l’extérieur.

Megumi entra en jetant un coup d’œil mauvais vers les yeux vitreux et froids qui la surveillaient à chaque instant.

Elle ignorait comment elle allait parvenir à s’enfuir, mais elle allait trouver un moyen. Quel qu’il soit !

- Je vais chercher ton petit-déjeuner, annonça Daisuke dans son dos.

Elle lui jeta un regard en coin, mais sans le regarder directement.

- Ok, merci…

Elle l’entendit commencer à s’éloigner, avant de s’immobiliser :

- Au fait… dit-il.

Interpellée par le ton de sa voix, elle se tourna vers lui et son cœur manqua un battement en croisant son regard perçant.

Elle réalisa alors subitement qu’il était vraiment beau, lui aussi. Daisuke était aussi grand et solide qu’un chêne. Les mèches rebelles qui s’échappaient de sa queue de cheval lui donnaient un air de sauvageon qui contrastait nettement avec cette expression bienveillante qu’il arborait en permanence.

- Oui ? demanda-t-elle d'une toute petite voix.

Pourquoi la dévisageait-il ainsi ?

Il détaillait chaque parcelle de son regard, comme pour trouver une réponse à ses questions.

Il brisa enfin le silence :

- Durant les réunions, tu ne cesses de mentir… Pourquoi ?