Chapitre 3

Dernière mise à jour : 22 avr.

Une fois la traite terminée, Sayuri versa le lait dans des grands pots, et les disposa dans des cagettes, avant de les porter jusqu’à la charrette de son père.

Tous les deux jours, celui-ci se rendait dans la ville voisine afin de vendre de la laine, des fruits, des légumes et des pots de lait à ses clients réguliers, afin qu’ils soient ensuite revendus dans les villages et les grandes villes, aux alentours.

Ilias, Ronoa…

Sayuri aimait penser que lorsque le fruit de son labeur allait jusqu'en ville, c'était un peu comme si elle y allait aussi...

Cette idée la réconfortait un peu.


« Parce que ce n’est pas demain la veille que ça arrivera… » Se dit-elle, dépitée.


Elle avait eu beau supplier sa famille de l'emmener voir un peu le monde, ils avaient toujours refusés. Sa mère, Daichi… et même son père !

Résultat, la jeune fille ne connaissait rien d'autre que cette ferme.

Une ferme paumée au milieu d’une gigantesque foret, où jamais personne ne mettait jamais les pieds !

La jeune fille rêvait d’aller en ville, de voir de nouvelles personnes, de nouveau visages, de nouveaux endroits…

Des soldats de la garde royale avaient débarqué une fois pour tenter de trouver le couple en cavale que ses parents avaient caché pendant quelque temps. Mais ce jour-là, son père lui avait ordonné de rester cachée avec eux.

Elle les avait donc à peine aperçus…


C’était un peu frustrant. Elle n’était pas spécialement malheureuse, mais elle se sentait oppressée par moment.

Elle brûlait tant de curiosité…

Chaque soir avant de s’endormir, elle se laissait aller à rêver de partir pour une autre vie.

Elle se voyait remplir un sac, quitter la maison en secret et partir à l’aventure.

Elle traverserait la forêt, se rendrait en ville et grimperait sur un bateau pour visiter les océans, et partir à la recherche d'un trésor.


- Enfin, Soupira-t-elle, attendrie, en caressant le bébé jacogans qui restait coller à ses jambes.


« Je n’ai pas à me plaindre, je ne suis pas malheureuse ici. Et puis, si je pars, qui s’occupera d’eux ? »


Ses parents commençaient à vieillir, et ils avaient besoin d’elle pour gérer la ferme…


« Je vais donc me contenter de rêver… »


« Mais ça ne fait rien, c’est bien de rêver aussi… »


Elle soupira en plaçant correctement son chapeau sur sa tête.

Le soleil tapait un peu plus fort que d’habitude mais cela n’avait pas l’air de déranger le troupeau de jacogans, ni leur petits, qui gambadaient gaiement autour d’eux.

Ils semblaient d’ailleurs plus excités que d’habitude, la jeune fille peinait à maintenir le troupeau bien groupé.


- Ils choisissent bien leur journée, eux, je suis crevé aujourd'hui… pesta-t-elle en courant pour ne pas laisser le troupeau se disperser.


Son front était dégoulinant de sueur, et les bas de sa robe, déjà recouverts de boues.


- Allez, allez, on retourne là-bas ! Dit -elle en tapant dans ses mains.


Les petits repartirent vers le troupeau en sautillant de plus belle, Sayuri pouffa de rire et passa la main sur son front ruisselant de sueur, en levant les yeux vers le ciel.

Il faisait un temps merveilleux. Le soleil brillait, le ciel était d'un bleu pur et sans nuage...


« C'est un temps à s'installer sur un hamac avec un livre et un verre de fruilait» pensa-t-elle.


C’était une boisson qu’elle avait créé elle-même. Souvent, elle se gardait du lait de côté et le mélangeait avec des fruits rouges écrasés.

La consistance était un peu étrange et elle était la seule de la maison à en consommer, mais elle en raffolait.


« Allez, dès que j’ai fini toutes mes tâches, je me prépare un verre et je me pose avec un livre » Décida-t-elle pour se motiver.


Elle reporta son regard sur les jacogans et sursauta en réalisant soudain que l’un des petits sautillait, tout seul, à l’écart du troupeau, pour se diriger tout droit vers la forêt.


- Eh !! Eh ! Reviens par là, toi ! Paniqua-t-elle en courant soudain vers lui, perdant son chapeau au passage.


« Tant pis, j’espère qu’il ne va pas atterrir trop loin » Se dit-elle sans ralentir sa course.


La jeune fille traversa difficilement les buissons, en tirant sur les bas de sa robe et se retrouva enfin dans la forêt…

Une forêt dont les arbres étaient si hauts qu'ils cachaient le ciel.

C’était la toute première fois qu’elle franchissait la ligne…


Elle avait pour interdiction de quitter la clairière autour de la ferme… Et voilà qu’elle était en train de courir au milieu des bois.

Son cœur battait à tout rompre. Elle se sentait à la fois effrayée et excitée. C’était une sensation grisante, mais elle n’avait pas le temps de s’y attarder.

Elle devait à tout prix rattraper le petit jacogan et le ramener.

Elle accéléra le pas de course, déchirant les bas de sa robe à plusieurs reprises, et lorsqu’elle rattrapa enfin l’animal, elle se dressa soudain devant lui en tapant dans ses mains.

Il prit peur et repartit en sens inverse à toute hâte, en direction de la ferme.


Elle soupira et s'appuya contre ses genoux pour reprendre sa respiration.

Elle était complètement essoufflée.

Sayuri était une jeune fille plutôt énergique, mais sa nuit avait été très courte, et elle aimait tant dormir…


« En vrai, je pense que je vais plutôt faire une sieste après… » Se dit-elle en marchant de nouveau vers la ferme.


- Ouais, c'est ce que je vais faire... marmonna-t-elle pour elle-même.


La jeune fille soupirait doucement en fermant brièvement les yeux, lorsque soudain, elle crut entendre comme une sorte de bourdonnement.

Elle cessa le pas et tourna un regard intrigué vers les arbres, un peu plus loin.


Non, elle n’avait pas rêvé.


Le bourdonnement était aigu et semblait raisonner à travers les arbres.

Son cœur s'affola en pensant que ce son venait peut-être d'un esprit malin, puis, il rata un battement lorsqu’elle crut apercevoir une silhouette au loin.

Une silhouette humaine.

La jeune adolescente fronça des yeux en se penchant en avant pour mieux voir, puis, elle réalisa peu à peu, que le bruit qu'elle entendait n'était pas un bourdonnement, mais un sifflement.

C’était donc tout simplement un homme de passage. Probablement un vagabond…


Elle déglutit alors que son cœur s’emballait de plus belle. Elle n’arrivait pas à y croire.


Les voyageurs étaient extrêmement rares par ici…

Sa raison lui souffla doucement qu’elle devait vite faire demi-tour et rentrer. Elle avait déjà franchi un interdit en pénétrant la forêt…

Elle ne devait pas prendre davantage de risques.

Mais…

Elle jeta un regard vers la ferme en se mordillant nerveusement la lèvre inférieure, puis n'y tenant plus, elle décida de s'approcher discrètement afin de satisfaire sa curiosité.

Le domaine était si isolé que la jeune fille n'avait vu que les visages de ses parents, de Daichi et du couple de voyageur, dans toute sa vie.

Sa curiosité était bien trop grande pour être maîtrisée.


« Je vais juste m'approcher un peu et je rentre ! »


« Juste un peu… »


Elle se sentait comme les petites filles qui s'apprêtaient à désobéir à leurs mère pour la première fois, et cette idée l'excitait autant qu'elle l'angoissait.

Elle ricana sans ralentir le pas et lorsqu'elle entendit enfin nettement le sifflement de l'inconnu, son sourire s'évapora lentement et la jeune fille sentit un étrange émoi l'envahir.

Son cœur se serrait lourdement, douloureusement, un peu comme lorsque son père lui fredonnait cette chanson sur le petit voyageur qui cherchait toujours le chemin de sa maison...

Elle fronça des yeux, troublée, et s'approcha davantage.

Elle était toujours beaucoup trop loin pour voir son visage, mais elle pouvait enfin voir nettement sa silhouette.

C'était un homme grand. Extrêmement grand.

Et ses épaules au moins trois fois plus larges que celles de son père.

Il était impressionnant et incroyablement charismatique.

Il semblait être assez imposant pour faire reculer une armée à lui tout seul...


Au premier abord, il avait l'air effrayant. Il dégageait une hostilité semblable à celle des animaux sauvages.

Et pourtant, malgré la petite voix dans sa tête qui lui hurlait de fuir, Sayuri ne se sentait pas terrifiée, bien au contraire.

Elle avait l'impression que derrière cette aura puissante qu'il dégageait, probablement intentionnellement pour être certain d’avoir la paix, se cachait une profonde solitude.

Une incommensurable solitude.

Cette manière de siffler, forte et fragile à la fois…


Il s’en dégageait une telle mélancolie…


Peut-être faisait-elle totalement fausse route, mais à travers son sifflement, Sayuri croyait entendre comme un appel à l’aide.

Comme le cri d'une âme brisée, et résignée à l’idée de ne jamais être délivrée de cette terrible souffrance.


Son dos était légèrement courbé et chacun de ses pas semblait douloureusement lourd.

Comme s'il portait tout le poids du monde sur ses épaules.


Son sifflement continuait de déchirer tristement le chant du vent, et Sayuri se demanda de quelle chanson ce son pouvait bien provenir…


Les poils se dressaient sur sa peau, sa lèvre inférieure tremblait, son cœur pesait lourd sur sa poitrine et battait si fort qu'elle avait l'impression de l'entendre palpiter dans son oreille.


La boule qui lui était montée a la gorge, enflait progressivement. La jeune fille se sentait incroyablement bouleversée...


- SAYURI !


Elle tressaillit et se tourna vers la ferme en retenant son souffle.

Sa mère la cherchait !


« Mince ! Les jacogans ! »


Elle était parti en laissant le troupeau sans surveillance ! Elle allait se faire gronder !


- SAYURI !! OÙ ES-TU ?!


« Par l’Unique, pas maintenant... pesta-t-elle intérieurement en se tournant de nouveau vers le voyageur »


Il était si loin, elle n'avait même pas put voir son visage...


Elle n’avait rien vu de lui à part cette grande cape sombre qui le cachait de la tête au pied.

Elle hésita encore pendant un instant et lorsque sa mère se mit à crier de plus belle, Sayuri ferma les yeux avec lassitude avant de tourner les talons avec regret.

Son instinct lui criait de courir vers ce mystérieux vagabond, et de le rattraper mais elle craignait trop sa mère pour tarder davantage…


« Et puis de toute façon, pourquoi devrais-tu le rattraper ? C’est un étranger, tu ne le connais pas… » Lui rappela une voix au fond d’elle-même.


Lorsqu'elle arriva enfin à la limite de la forêt, sa mère la fusilla du regard en appuyant ses poings contre ses hanches.


- Puis-je savoir ce que tu fichais dans la forêt ? La sermonna-t-elle, furieuse, en marchant à sa rencontre.

- Pardon mère, mais l'un des petits s'était échappé alors je suis allé le chercher...

- Ce genre de chose n'arriverait pas si tu restais concentré sur ton travail, lui reprocha-t-elle avant de se pencher vers elle d'un air interrogateur, Hein ? Pourquoi pleures-tu ?

- Mh? S’étonna-t-elle.


Sayuri leva la main vers sa joue et réalisa non sans surprise que son visage était trempé de larmes.


« Hein ?! »


La jeune fille s'empressa de les essuyer en rougissant de gêne.

Comment avait-elle put pleurer sans s'en rendre compte ?

Une chose pareille ne lui était jamais arrivé !


- Je... je ne sais pas trop, je… bégaya-t-elle.

- Essuies-moi vite ça, tu as l'air pitoyable ! Râla-t-elle en tournant les talons. Raah ! Les jeunes de nos de nos jours ! Vous chialez tous pour rien !


Sayuri retint un soupir de dépit en la regardant s'éloigner, puis elle se tourna lentement vers la forêt tandis que le vent faisait virevolter doucement ses cheveux et sa robe dans tous les sens.

Le sifflement était déjà loin et pourtant, sa gorge était toujours aussi serrée...

Et son cœur, toujours aussi chamboulée par cette étrange rencontre.






Suite...


(Note de l’auteur : le couple en cavale que Sayuri appelle Daisuke et Mayu est en vérité Megumi et Hayate. Pour plus d’informations, allez vite lire Akai ito livre 3 🎶)


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