Chapitre 2

Dernière mise à jour : 22 avr.

- Allez ! Debout ! Fit soudain la voix criarde de sa mère.


Sayuri poussa une plainte et tenta vivement de se cacher sous son drap.


- Non, non, debout, je t’ai dit ! Insista-t-elle en tirant vivement la couverture vers elle pour l’étendre sur le rebord de la fenêtre.


La jeune fille se recroquevilla vivement en position fœtale, les cheveux en bataille et les yeux douloureusement clos.


« Par l’Unique, j’ai envie de mourir… » se dit-elle en songeant à toutes les tâches qui l’attendait.


« Je n’ai tellement pas envie, là… »


- ALLEZ ! DEBOUT !


Sayuri grimaça en se retenant de se boucher les oreilles.

La jeune fille aurait voulu lui hurler de sortir et de la laisser finir tranquillement sa nuit, mais sa mère était la seule personne au monde qui l'impressionnait réellement.

Elle n'avait jamais osé aller à l'encontre de ses ordres.


« En même temps, à part ma mère, Daichi et mon père, je n’ai jamais vu personne… »


« Enfin, si une fois… » se dit-elle en pensant à Mayu et Daisuke, ce couple en cavale qu’ils avaient caché et soigné pendant quelques temps.


« Je me demande s’ils ont réussi à fuir le pays... »


- Tu comptes te lever quand ? Demain ?

- Mère... murmura-t-elle, je t'en supplie, je suis épuisée aujourd'hui...

- Il fallait y penser avant et dormir à l’heure habituelle, au lieu de passer la nuit à attendre ton frère!


Le cœur de Sayuri rata un battement et un léger sourire étira ses lèvres.

Elle avait presque oublié que Daichi venait passer quelques jours avec eux.


- Allez ! Les jacogans ne vont pas t'attendre dix ans ! Tu as du lait à traire aussi !


(Jacogan : animal blanc, à cornes, recouvert de laine, semblable au taureau)


- C’est bon, je vais me lever... céda-t-elle.


Elle lâcha un profond soupir et s’efforça de trouver la force de se redresser.

La perspective de voir son frère toute la journée la motivait un peu à quitter sa chambre.

Même si elle aurait bien dormi une petite heure de plus...


« Plutôt deux… » se dit-elle en baillant à s’en décrocher la mâchoire.


Elle leva ses yeux endormis vers sa mère, qui la toisait avec sévérité.

Junna n'était pas très grande, ni robuste, mais elle avait une telle force de caractère qu'elle pourrait faire reculer une armée entière.

Ses cheveux étaient grisonnants, et les rides sur son visage accentuaient cet air sévère qu'elle affichait en permanence.


- Et tu ne traînes pas ! Râla-t-elle en retournant à ses tâches matinales.


Sayuri soupira de nouveau en la regardant partir et resta ainsi pendant un instant, à fixer un point invisible devant elle...

Sa mère l'avait sévèrement grondé pendant la nuit et la jeune fille n'avait même pas eu le temps de découvrir tout ce que Daichi lui avait apporté de la ville.


« Parfois, j'ai l'impression qu'elle me déteste... » se dit-elle, dépitée.


Elle se montrait conciliante envers son époux et son fils, mais avec Sayuri, elle ne laissait jamais rien passer.

Elle s'y était habitué, mais c’était très pesant parfois...


« Bon, allons vite nous débarrasser des tâches journalières ! Se motiva-t-elle en se décidant enfin à se lever, Aujourd'hui, je veux profiter de Daichi et commencer un nouveau livre ! »


« Un livre de pirate ! »


C’était son thème préféré depuis toujours.


- Canaille ! Forban, rend moi mon butin! Rend moi mon butin ! Chantonna-t-elle en commençant à se déshabiller.


Elle se tourna vers le miroir pour se débarrasser de ses derniers jupons, et comme chaque matin, son regard s'attarda sur ses cicatrices. Elle en avait plusieurs un peu partout, mais si fines qu'on les remarquait à peine.

Par contre, quelques cicatrices beaucoup plus visibles, lui barraient grossièrement le dos.

Elle en possédait également une au niveau de son ventre et une seconde à la cuisse…

La jeune fille avait passé des heures et des heures à se regarder en essayant de comprendre comment son corps avait put être ainsi mutilé.

D'après son frère, elle avait passé son enfance à se blesser, par maladresse, mais elle n'en avait pas le moindre souvenir...

Elle toucha la cicatrice sur le haut de son ventre du bout des doigts, le regard un peu endormi avant de vite enfiler sa tenue de travail.

Une tenue sombre un peu trop grande pour un corps aussi fin et menu que le sien.

Sa taille et ses épaules étaient si fines qu'elle avait toujours la carrure d'une enfant de dix ans.

Ses longs cheveux sombres affinaient légèrement son visage un peu potelé.

Sa peau était d'un blanc laiteux, son regard bleu était aussi vif que curieux, et sa bouche était plutôt charnue, un peu comme celle d'une poupée de porcelaine.


« Bon, allons-y ! »


Une fois propre et habillée, la jeune fille descendit joyeusement les escaliers de la grande maison en bois, en chantant un air que son père lui avait appris.

Le sol grinçait à chacun de ses pas, annonçant à toute la maison qu'elle avait enfin quitté sa chambre.


- Une jeune fille de ton âge ne gambade pas comme ça ! Râla sa mère depuis le jardin.


Sayuri ralentit en grimaçant.


- Elle s'occupe du potager, comment a-t-elle put m'entendre de là-bas? Marmonna-t-elle d'un air boudeur en se dirigeant vers la cuisine

- Ah ah ah, c'est parce que ta mère a des oreilles de meltansor ! Plaisanta la voix de son père.


(Meltansor : équivalent d’un chien dans notre monde)


Elle pouffa de rire et s'empressa de le rejoindre pour le saluer. Celui-ci prenait son petit déjeuner, comme à son habitude avant de débuter sa journée.


- Bonjour père ! Fit gaiement la jeune fille, As-tu passé une bonne nuit ?

- J'ai dormi comme un bébé ! Pouffa-t-il, Par contre, vu ta tête, je constate que ce n'est pas ton cas !


Ichiru était un homme d'une soixantaine d'années, sa femme était à peine plus jeune que lui, mais elle paraissait pourtant bien plus âgée...

Peut-être était-ce dû au bon caractère d'Ichiru.

Celui-ci était en effet rarement de mauvaise humeur, et les murs de la maison semblaient s'être imprégnés de la couleur de ses éclats de rire permanent.

Sayuri aimait beaucoup le rejoindre dans ses pitreries, au grand désespoir de Junna qui tentait toujours désespérément de faire d'elle, une vrai femme, calme et mature.

Lorsqu'elle rigolait fort à table, Junna sifflait souvent entre ses dents :


« Sayuri Tomohida ! Un peu de tenue ! »


Et son père lui lançait toujours :


« Voyons, Junna ! Laisse-la s'amuser, Sayuri n'est qu'une enfant ! Elle a à peine quinze ans...»


« Et toi, rappelle moi ton âge !? » lui rétorquait-elle en le fusillant du regard, comme à chaque fois qu’il prenait sa défense.


- Junna t'a sorti du futon sans pitié ?Rit-il.

- Ouais, marmonna-t-elle, pourtant elle sait que je n'ai pas dormi...

- Ha ha, il fallait s'y attendre.

- Jeune fille ! On ne traîne pas ! Siffla la voix de Junna depuis l'extérieur, n'oublie pas que tu dois t'occuper de sortir le troupeau lorsque tu en auras terminé avec le lait !


Sayuri se figea en grimaçant tandis que son père jetait un regard un peu contrarié vers la fenêtre.


Et dire qu'elle n'avait même pas encore pris son petit déjeuner et qu'elle mourait de faim..


- Toujours à t'exploiter, hein...s'amusa-t-il, ma pauvre, je lui parlerai après.

- Non, elle pensera que je suis venu me plaindre si tu lui parles, marmonna-t-elle, laisse tomber, ça ne me dérange pas de travailler.

- Peut-être mais elle exagère ! Même moi, je n'en fais pas autant.

- Moi je suis jeune, conclut-elle en souriant, bref, ne t'en fais pas pour ça ! J'y vais, je dois aller m'occuper de la traite avant qu'elle ne se mette à hurler de nouveau !


Elle attrapa un fruit et mordit dedans en lui faisant signe de la main.

Tant pis pour son petit-déjeuner, elle allait manger deux fois plus au déjeuner pour la peine !


- A tout à l'heure !

- Ne renverse pas le lait cette fois ! Se moqua-t-il, le regard rieur

- Tu es méchant ! Ce n'est arrivé qu'une seule et unique fois ! Se défendit-elle en riant aux éclats.


Elle se dirigea vers l'arrière-cuisine, accompagnée par les éclats de rire de son père, enfila ses bottes en gardant son fruit entre ses dents et sortit enfin de la maison.

Une maison plutôt grande pour une famille de quatre personnes, mais son père aimait les grands espaces et s'était donné beaucoup de mal pour l'agrandir durant ses jeunes années.


D'après son frère, avant sa naissance, la maison tombait complètement en ruine. Elle aurait bien voulu voir ça. C'était difficile à imaginer en la voyant à présent si imposante et quasiment neuve.


- Bon, allez, on se motive ! Soupira-t-elle.


Sayuri entra dans l'écurie en chantonnant, et les huit jacogans blancs se tournèrent vivement vers elle, tandis qu'elle les caressait en souriant.


- Comment ça va, les filles ? Les salua-t-elle en commençant par les nourrir, Vous avez l'air un peu plus en forme qu'hier ! C'est très bien !


Elles s'empressèrent de manger avec appétit, le foin que Sayuri leur avait apporté, et la jeune fille les observa pendant quelques instants avant d'aller chercher le matériel pour la traite.


« Je suis soulagée, elles ont eu un petit coup de mou, hier matin, mais ça a l'air d'aller mieux, songea-t-elle »


- Tu es déjà à l'ouvrage ? Fit tout à coup une voix familière.

- Aaaaah ! Sursauta-t-elle en faisant tomber son matériel avec fracas.


Daichi, qui était accoudé contre la barrière, la regarda avec surprise avant d'éclater soudain de rire.


- C'est malin ! Soupira-t-elle, tu m'as fait peur.

- Je suis désolé, pardon ! S'amusa le jeune homme. Ce n’était pas voulu…


Sayuri pouffa et prit son siège avant de s'installer près de la première femelle à traire.

Daichi ne portait plus son uniforme. Il avait enfilé un large haut blanc ainsi qu'un pantalon noir et des bottes.

Il était certes, bien moins élégant qu'avec l'uniforme de la garde royale, mais elle préferait nettement le voir dans son accoutrement de fermier.

Ainsi, elle avait vraiment l'impression de se retrouver face son frère. Elle se sentait beaucoup plus à l'aise.


- Tu t’es levé tôt, dit-elle en commençant à traire, tu es pourtant rentré si tard ! Je ne pensais pas te voir debout avant au moins deux bonnes heures.

- Mère n'est pas très discrète lorsqu'elle te réveille, s'amusa-t-il, et j'ai le sommeil léger.

- Hein ? Ah bon ? S'étonna la jeune fille, Ce n'était pas du tout le cas avant...


Elle se souvenait l'avoir secoué comme un prunier certains matin pour le tirer du sommeil.


- C'est vrai, reconnut-il, Mais ce n'est plus le cas, à présent. Je suppose qu'avec mes fonctions, il ne vaut mieux pas avoir le sommeil lourd...

- Au cas où... Fennidel se ferait attaquer ? S'enquit-elle, angoissée à cette idée.

- Entre autres, oui... J'essaye de rester vigilant, beaucoup d'hommes sont sous ma responsabilité, je veux être à la hauteur.

- Tu l'es déjà, lui assura-t-elle, tu as déjà eu à combattre pour le roi, il y a quelques années, pour une histoire de rébellion, non ?


Un silence lourd s'installa alors Sayuri jeta un coup d'œil intrigué vers son frère.

Celui-ci la dévisageait avec insistance en retenant son souffle, ses mains étaient crispées contre la barrière.


« Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ? » S’interrogea-t-elle en le voyant devenir de plus en plus blanc.


« Qu'est ce qu'il a? »


- Daichi? S'enquit-elle, Pourquoi tu me regardes comme ça ?


Il cligna des yeux et la fixa avec attention comme s’il redoutait ce qui allait suivre…


- Je... Je ne me souviens pas t'avoir parlé de ça... marmonna-t-il difficilement.


Elle fronça des sourcils et réfléchis un instant sans interrompre son travail.


- Ah bon? marmonna-t-elle, Je croyais...

- Les parents t'en ont parlé ? Demanda-t-il.

- Non, pas du tout, répondit-elle sans hésitation, je ne sais pas d'où ça me viens, c'est juste sorti comme ça.

- Ah...


Daichi avait l'air un peu inquiet, alors Sayuri le fixa du coin de l'œil pendant quelques secondes avant de reporter son regard sur son travail.


« Pour qu'il réagisse ainsi, c'est que j’ai dû me souvenir de quelque chose d'important... »


« Je me demande ce que c'est… Etait-ce avant ma perte de mémoire ?»


« Qu'est ce que je lui ai dit déjà? Ah oui, j'ai parlé du fait qu'il avait déjà combattu pour le roi... »


« Mais quel est le rapport avec moi ? »


La jeune fille tenta de se souvenir d'où lui venait cette information, mais...


« Ah...Et voilà, ça me reprend, grimaça-t-elle intérieurement en se massant au niveau des sourcils. »


C'était incompréhensible. À chaque fois qu'elle essayait de fouiller dans ses souvenirs, elle était toujours aussitôt arrêté par une migraine épouvantable...


- Sayuri, l'appela-t-il, la sortant net de ses pensées.


Son regard la dévisageait avec insistance, comme s'il tentait de lire dans son esprit.


- À quoi pensais-tu ? Demanda-t-il à voix basse.


Et voilà, encore cette inquiétude...

Sa voix tremblait légèrement, même s'il faisait l'effort d'essayer de le cacher.


- À rien de spécial, pourquoi ? Marmonna-t-elle en reprenant son travail.


Un long silence s'installa.

Un silence pesant et étouffant…

Et pour une raison obscure, Sayuri ne parvint plus à poser les yeux sur son frère, alors elle fit mine d'être concentrée sur son ouvrage.


- Sayuri ?


Elle tressaillit légèrement, sans trop savoir pourquoi.


- Je sais que c'est un peu étrange pour toi, mais fais-moi confiance, tu n'as pas besoin de te souvenir...


Elle pinça les lèvres et se leva de son tabouret pour attraper un nouveau seau.


- C'est facile pour toi de dire ça, soupira-t-elle, Toi, tu n'as pas l'impression que ta vie n'a commencé qu'à l'âge de treize ans à peine…

- Je te dis juste que tenter de t'en souvenir ne changera rien à ta vie... Comme nous te l'avons expliqué, tu es tombé de la falaise, il y a un peu plus de deux ans. Tu as failli y passer, mais grâce à l’Unique, tu t'en es tiré... Avant cet incident, ta vie n'était pas très différente de celle que tu mènes aujourd'hui. Alors te torturer pour essayer de te souvenir n'est clairement pas utile. Tu devrais garder ton énergie pour autre chose…

Piquée au vif, la jeune fille le fusilla du regard.


« Il s'entend parler ou pas !? »


Elle détestait parler de sa perte de mémoire avec Daichi, car il n'essayait jamais de la comprendre !

Il tentait toujours au contraire de la dissuader d’essayer de se souvenir de son enfance.


« Mais moi, je veux savoir ! »


« Je veux me souvenir de mes plus jeunes années ! »


« Et je veux aussi savoir pourquoi j’ai tout oublié ! »


« Pourquoi n'essaye-t-il pas de se mettre à ma place ? »


- Bref, passons, conclut-il, je dois aider père à réparer la toiture. Après nos tâches, retrouvons nous dans le jardin, je n'ai pas eu le temps de te donner tous tes cadeaux.


Sayuri fut tentée pendant un instant de lui rétorquer qu'il pouvait garder ses cadeaux... mais elle s'en sentait incapable.


« Je les veux, mes cadeaux... »


La jeune fille hocha alors mollement la tête et lorsqu'elle l'entendit enfin repartir, elle grimaça en se massant de nouveau la tête.


« C'est insupportable ! J'ai l'impression que mon crâne va exploser » pesta-t-elle intérieurement.


« Rah, c'est bon, c'est bon, on arrête de penser ! »


Elle tapota sa tête, comme pour lui faire comprendre qu'elle admettait sa défaite et la douleur disparu comme par enchantement...


Suite...


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